l’avis de l’expert

L’enjeu de l’immigration dans l’Amérique d’Obama

D’ici à 2042, la population votante ne sera plus majoritairement blanche, mais formée d’une mosaïque de minorités. Cette évolution pèse toujours plus dans la balance électorale: le président en exercice adoucit sa politique d’expulsion, et les républicains les plus durs modèrent leurs propos. Par Niels Planel, consultant basé à Washington

Depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche, l’enjeu de l’immigration a rarement fait les gros titres, éclipsé par des questions plus pressantes comme la crise économique et le chômage. Pourtant, main-d’œuvre ou matière grise, voilà longtemps que l’Amérique ne peut plus se passer d’immigrés – surtout lorsque son moteur économique tourne à plein régime. Et le départ à la retraite des baby-boomers ne risque pas d’inverser la tendance.

Bon an, mal an, ils sont ainsi près d’un million à venir s’installer légalement aux Etats-Unis chaque année depuis 1990, soit plus de trois fois le nombre des années 1960, à l’époque où l’une des lois les plus importantes sur le sujet était tout juste votée. En 1965, l’Amérique a en effet cessé de n’ouvrir ses portes qu’aux immigrés d’origine européenne, selon la tendance des décennies précédentes, et le vaste monde a commencé à s’engouffrer dans cette brèche. A cela s’ajoutent aussi ceux qui vivent en Amérique en situation irrégulière, estimés à 11,5 millions d’individus (dont environ 80% d’Hispaniques).

En conséquence, d’ici à 2042, la population américaine devrait être composée en majorité de minorités, passant des «Etats-Unis d’Europe» – une nation essentiellement blanche jusque-là – aux «Etats-Unis du monde» – un peuple de peuples. Et le métissage devrait pour sa part toucher une majorité des jeunes Américains dès 2023.

Les Américains affichent aujourd’hui sur ces enjeux des positions assez claires. Selon Gallup, ils sont près de 64% à n’être pas satisfaits du niveau d’immigration (contre 28% de satisfaits), dont 42% réclamant une baisse des flux (contre 50% en 2008). En juin 2011, ils étaient également 53% à demander à ce que le gouvernement prenne des initiatives pour stopper l’immigration clandestine. Mais non moins significatif, en 2011, selon le Pew Research Center, 72% des Américains étaient favorables à ce que les sans-papiers puissent avoir accès à la citoyenneté sous certaines conditions. Et plus de 6 jeunes sur 10 estiment que les immigrés sont une force pour le pays. En résumé, les Américains souhaitent voir des flux migratoires mieux contrôlés, mais veulent aussi un traitement digne pour les étrangers en situation irrégulière, et les jeunes, de plus en plus métissés, se montrent même très tolérants.

Ce sont là des vues épousées par le Parti démocrate mais sur lesquelles le Parti républicain est divisé: si Ronald Reagan, l’icône de la droite, a opéré une régularisation en 1986, et si George W. Bush, qui a obtenu 44% du vote hispanique en 2004, a voulu, en vain, faire de même au cours de son second mandat, a contrario, peu soucieux du soutien des minorités, les ultra-conservateurs critiquent aujourd’hui toute «amnistie» et sont fermement opposés à toute régularisation des sans-papiers, en décalage avec le reste de l’Amérique.

A titre d’exemple, le Dream Act, projet de loi bloqué par les républicains qui vise à permettre à ceux qui, enfants, sont venus illégalement aux Etats-Unis mais sont désormais inscrits à l’université ou engagés dans l’armée, d’obtenir la citoyenneté américaine, bénéficie pourtant du soutien d’une majorité de l’opinion.

Or, cette fixation sur les immigrés coûte beaucoup aux conservateurs, qui ont perdu le soutien des Latinos qui ont voté à 76% pour Obama en 2008 et qui constituent aussi le groupe le plus dynamique au plan démographique – 17% de la population mais 19% des jeunes adultes, et sans doute près de 12 millions d’électeurs en 2012.

Pour les démocrates, leur soutien est crucial, notamment pour pallier les importantes pertes de voix attendues parmi les ouvriers blancs en novembre. Et en dépit des initiatives assez dures du président Obama (plus d’un million d’expulsions sur les trois premières années de son mandat, plus que sous Bush) qu’ils désapprouvent en majorité, les Latinos étaient, selon un sondage du Pew Hispanic Center réalisé en décembre, 68% à le préférer au candidat républicain Mitt Romney – ce dernier recueillant alors 23% de soutien. Car l’immigration n’est paradoxalement pas un enjeu crucial pour eux, ceux-ci étant plus préoccupés par l’emploi, l’éducation et la santé, des questions sur lesquelles ils font davantage confiance aux démocrates. Or, le Pew Research Center a également révélé qu’en mars, les niveaux d’emploi des Hispaniques étaient plus élevés que juste avant le début de la récession en décembre 2007.

Le souci premier de l’administration Obama semble avoir été de se montrer ferme vis-à-vis des sans-papiers, sans doute par crainte des critiques des républicains et pour pouvoir négocier une législation permettant de régulariser la situation de nombre d’entre eux. Cette stratégie échoue en 2010, quand les républicains décident de ne concéder aucune victoire au président, et tout espoir s’envole avec l’arrivée d’une majorité conservatrice à la Chambre des représentants en 2011.

A l’été 2011, l’administration prend une position inverse: elle déclare ne plus vouloir expulser que les étrangers en situation irrégulière ayant un passif criminel. Quelques mois plus tard, elle met en place une hotline pour les Américains détenus comme étrangers par erreur. La Maison-Blanche cajole également la presse hispanophone. Elle semble tenter ce faisant de se racheter auprès de la communauté hispanique.

Dans le même temps, les primaires républicaines, marquées par une forte rhétorique anti-immigrés, ont poussé les candidats tellement à droite que certains en ont appelé à plus de modération, affolés de voir un électorat susceptible de répondre à des valeurs conservatrices s’éloigner. Ainsi du sénateur Marco Rubio, d’origine cubaine, ou de Jeb Bush, le frère de l’ancien président et personnalité conservatrice influente, qui ont compris que les Hispaniques étaient devenus une composante essentielle de l’électorat, et que partant, qui veut préserver son avenir en politique devra se montrer plus ouvert.

Au reste, Nevada, Floride, Colorado et Arizona sont parmi ces Etats clés où le vote hispanique pourrait être décisif en novembre, mais Mitt Romney y enregistre des taux de soutien très bas parmi les Latinos. En mars, après des mois de campagne, ils n’étaient même plus que 14% à le soutenir, selon Fox News, ce qui le contraint déjà à adopter une ligne plus modérée pour l’élection de novembre.

Car, comme d’autres enjeux, celui-ci rappelle pourquoi le Parti républicain, s’il ne change pas en profondeur, risque d’être rapidement marginalisé dans une Amérique plus tolérante et comme reflet d’un monde mondialisé.

Les Hispaniques étant devenus une composante essentielle

de l’électorat, même les candidats ultra-conservateurs doivent modérer leur ligne

Ils sont près d’un million à venir s’installer légalement aux Etats-Unis chaque année

depuis 1990

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