En entrant en fonction de président de la SSR, Gilles Marchand devra lutter pour préserver le financement public. De multiples assauts ont été donnés au parlement pour supprimer la redevance télévisuelle ou pour l’affecter davantage à des télévisions privées régionales. Actuellement le service public est financé à 75% par la redevance et pour le reste par des activités commerciales, dont la publicité sur les antennes. De fait la SSR est financièrement et politiquement indépendante. Il n’y a même pas d’influence directe de la publicité sur les émissions produites par le service public, puisque «A Bon Entendeur» fournit l’essentiel de l’information des consommateurs depuis quarante ans dans une liberté totale par rapport aux annonceurs.

L’abondance des émetteurs de radio et de télévision

En parallèle, la Confédération a répondu favorablement aux propositions du gouvernement vaudois. Elle a donc décidé de modifier la concession de La Télé en relevant le plafond de la quote-part financée par la redevance de 20%, la portant à 70% de ses charges d’exploitation. La Télé ne devra ainsi plus fournir que 30% de financement propre en lieu et place de 50%. Dès lors, il n’y a plus vraiment de différence entre télévision du service public ou chaînes privées régionales. Tout le monde a besoin de publicité pour survivre. Est-ce une bonne solution?

Car cela soulève beaucoup de questions auxquelles il vaudrait la peine de réfléchir sérieusement. La toute première est l’abondance d’émetteurs de radio et de télévision. A elle seule la SSR soutient 7 télévisions et 17 radios, avec un budget de 1.65 milliards, qui est celui d’une seule chaîne de télévision française. C’est le prix à acquitter pour sauvegarder la diversité culturelle du pays. Mais faut-il autant d’émetteurs? Et surtout pour financer tout cela, est-il judicieux de recourir à la publicité?

L’argent ne surgit pas d’une source mystérieuse

Ce n’est pas un choix aussi anodin qu’il y paraît à première vue. L’argent ne surgit pas d’une source mystérieuse et infinie. Ce que le téléspectateur de la TSR ne paie pas par la redevance citoyenne, il le paie comme taxe occulte à la consommation, collectée à bien plaire par les annonceurs les plus puissants. Bien évidemment une firme ne prélève pas les frais de sa publicité télévisuelle sur ses bénéfices. Elle accroît ceux-ci avec ses ventes, qui dépendent précisément de la publicité. Il est donc évident que celle-ci influence le comportement des consommateurs de façon massive. En regardant la télévision, le citoyen suisse est conditionné, sans s’en rendre compte, pour effectuer des achats dont aucun n’est indispensable.

Car si un produit est de première nécessité, il n’est pas nécessaire de lui faire de la publicité. Et donc la publicité télévisuelle n’apporte que peu ou pas d’informations objectives, permettant d’orienter rationnellement le choix du consommateur. Elle suscite un état d’esprit gaspilleur. Elle déplace un pouvoir d’achat qui aurait pu et dû être affecté à des besoins plus essentiels. A titre d’exemple, certaines années, l’assurance maladie a fait scandale en coûtant 5% de plus alors que le marché des gadgets électroniques croissait de 50% dans une approbation béate. Certes cela créait des emplois, mais c’étaient précisément ceux qui manquent dans les hôpitaux, la formation, les transports ou la sécurité.

La disponibilité du cerveau du spectateur

«Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible» Tel est l’aveu cynique de Patrick Le Lay, PDG de TF1 de 1998 à 2008: la télévision comme outil d’anesthésie du sens critique. Si une télévision ne vit que de publicité, celle-ci mérite dès lors toute la sollicitude de la programmation, au point que les émissions soient conçues pour la servir, pour accroître le taux d’écoute, pour recruter spécialement des téléspectateurs sensibles à la publicité, c’est-à-dire incapable de la décoder faute de formation, d’information, de culture.

L’exemple ultime est celui de la télévision américaine, instrument massif d’abrutissement collectif, au point de servir de substrat à l’élection d’un Trump et de faire qu’aux Etats-Unis les téléviseurs sont tout simplement absents des logements dont les habitants ont atteint un certain niveau de formation.

Les émissions de qualité

Tel est actuellement l’enjeu de la redevance télévisuelle: préserver des émissions de qualité comme À Bon Entendeur, TTC, Temps Présent, Passe-moi les jumelles, Infrarouge, 36.9 degrés, etc.; sauvegarder l’indépendance politique; éviter de mettre l’autonomie financière à la merci des annonceurs au point d’influencer les programmes. Dans ce but plusieurs pistes sont ouvertes: affecter toute la redevance à la seule SRG et toute la publicité aux émetteurs régionaux; diminuer le nombre d’émetteurs de la SRG; cesser d’y émettre des émissions bouche-trou achetées à bon marché comme les séries américaines; consacrer plus de temps à la culture et moins aux spectacles sportifs. En un mot, recentrer le service public sur ce qu’il fait le mieux et qu’il doit déployer: informer, former, cultiver. Cesser de divertir au sens pascalien du terme, puisqu’il n’est plus nécessaire de quémander des sous à des firmes privées.

Si on avait privatisé la télévision suisse…

Dans les années 30, puis 60, la Confédération a décidé de subsidier ces nouveaux médias qu’étaient la radio et la télévision. Ce fut d’abord pour une raison éminemment pratique – il n’était pas possible de vendre à la pièce des émissions comme c’est le cas pour un périodique papier — mais aussi parce que la cohésion nationale était en jeu. Nous disposons d’un excellent outil dans ce but. Il ne peut être question de l’ébrécher. Si la télévision suisse avait été totalement privée depuis 1992, on peut se demander si le pays ne serait pas gouverné par un Christoph Blocher, président à vie, qui copinerait avec Trump, Le Pen, Orban, Berlusconi dans le club des fossoyeurs de la démocratie.


Jacques Neirynck, professeur honoraire EPFL. Ancien conseiller national et député au Grand conseil vaudois

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