Carla Hilber Del Pozzo

Le trop est l’ennemi du bien

Seize. C’est le nombre de demandes de soutien financier que notre chroniqueuse a reçues en cinq jours en faveur de la nature, la lutte contre le cancer, la pratique du sport, les orphelins, l’éducation, les aveugles, les femmes, la lutte contre la faim, les droits humains… Mais aussi la dépollution de l’espace, l’organisation d’une journée d’études, le démarrage d’une société, un exploit sportif et un périple personnel…

Face à cette multiplication d’initiatives, le proverbe «le mieux est l’ennemi du bien» risque-t-il de devenir le «trop est l’ennemi du bien»?

Certes, mon travail consiste à conseiller des fondations, des donateurs, des associations. A ce titre, je reçois des informations sur le travail de différentes organisations. Ce n’est donc pas à l’information que je réagis mais aux sollicitations, déjà abondantes, auxquelles se mêlent de nouveaux venus d’un autre genre.

Sur les seize sollicitations, la plupart relèvent de l’altruisme et du monde dans lequel nous vivons (ex.: humanitaire, éducation, recherche médicale, environnement, etc.). Et puis il y a celles dont le concept sert, au final, principalement les intérêts de celui qui le propose (ex.: je cherche des dons pour réaliser un périple aux antipodes (Ah bon, et dans quel but?… Eeeeuh…); je veux faire un périple de trois mois pour aider les enfants (Ah bon, lesquels et de quelle manière allez-vous les aider?… Eeeeuh…); je cherche des fonds pour organiser une journée d’études entre confrères (Vraiment, et à quoi pensiez-vous en me contactant?… Eeeeuh…); je démarre mon activité et je cherche des fonds (Ah bon, ne chercheriez-vous pas plutôt des investisseurs ou un prêt?… Eeeuh…).

Ce type particulier de démarche centrée sur soi m’inspire deux réflexions. D’abord, que décidément, je n’ai pas le réflexe du slogan «parce que je le vaux bien»! Jamais je ne demanderais à autrui de financer mes initiatives personnelles si elles ne servent pas un but plus large et bien défini. Ceci n’engage bien sûr que moi. Mais dans ces démarches, le proposant omet un point fondamental: se mettre à la place de l’interlocuteur pour voir en quoi l’opportunité peut être une aubaine. Ou pas. En attendant, ceci surcharge un secteur où il y a déjà fort à faire.

Alors que les demandes de fonds se multiplient, le nombre d’entités pour les financer ne croît pas au même rythme. Car partout – y compris à Genève – nous sommes occupés et préoccupés par notre réalité. Les entreprises et le secteur public revoient leurs budgets et leurs effectifs, l’avenir incertain de l’économie se reflète sur l’emploi, la place financière s’active autour des changements sans précédent, les patrimoines petits et grands demandent une attention particulière, notre travail à tous requiert plus que jamais notre concentration, etc.

Alors comment faire pour trouver des fonds? Etre moins regardant quant aux critères et écrire à tout va? Redoubler d’efforts pour toucher les bonnes personnes avec le bon concept, en se mettant un peu plus à la place de l’interlocuteur?

Et du côté des donateurs (particuliers et entreprises) aussi sollicités qu’occupés? Certains choisissent d’affiner leur approche, seuls ou conseillés par des professionnels comme moi. Ils déterminent les thèmes, régions, modes d’intervention, moyens à engager, stratégies à suivre, etc. Leurs décisions deviennent ainsi plus aisées. Certains créent aussi leur propre fondation dont la mission oriente naturellement les allocations de fonds.

L’évolution actuelle me fait augurer une incitation vers plus de qualité, de réflexion, de concertation et une plus grande professionnalisation du secteur, pour plus d’efficacité collective.

Au moment de conclure cette chronique, je reçois un de ces e-mails collectifs toutes adresses e-mail au vent, invitant à une collecte de fonds. Je le reçois pour la troisième fois de la semaine, par des amis d’amis d’amis. J’avais oublié de l’inclure dans mon compte de seize. Je décide que trois envois pour le même sujet comptent pour un point: dix-sept! Vite, vite, je conclus cette chronique avant que mon score ne change encore!

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