La reconnaissance faciale sur les smartphones chinois ou, plus proche de nous, le fait que Swisscom aide la Confédération à détecter – anonymement – les attroupements via ces mêmes portables sont gentiment en train de déclencher une nouvelle paranoïa. C’est celle, naturelle, qui est provoquée par la menace de voir émerger des comportements de délation dans la population, contre ceux qui ne se conformeraient pas aux règles de confinement et de protection édictées par les Etats.

«L’heure de gloire des mouchards?»

«Le confinement, l’heure de gloire des mouchards?» se demande ainsi le site Eurotopics.net. Les mesures instaurées un peu partout dans le monde, «conjuguées aux fermetures de commerces, sont un défi social». On assiste, certes, «à l’émergence de nouvelles formes de solidarité» lorsque de bonnes âmes «vont faire des courses pour des personnes qui leur étaient parfaitement inconnues». Mais…

… Dans le même temps, on constate un contrôle social et une méfiance croissante envers les contrevenants, réels ou supposés

Qui, parmi les citoyen(ne)s obéissant(e)s, ne s’est pas trouvé(e), au moins une fois ces dernières semaines, dans une situation où il (ou elle) s’est dit(e) choqué(e) de voir des groupes de personnes sans distanciation sociale, qui se font encore la bise ou s’enlacent à qui mieux mieux? Et de fustiger ces ignorants ou ces matamores qui se croient au-dessus des lois ou sanitairement invincibles… Mais attention, «ceux qui montrent du doigt les autres pour leur non-respect» des règles «ignorent les réalités de la vie des moins privilégiés qu’eux», prévient Falter.

«Le bas peuple ignare»…

«Il est un peu facile pour ces messieurs-dames dans leurs villas en périphérie ou dans leur loft viennois de 100 mètres carrés de vilipender le bas peuple ignare qui contrevient aux mesures de sécurité», regrette l’hebdomadaire autrichien. «Comment telle famille avec quatre enfants, logée dans un appartement minuscule, peut-elle avoir le toupet d’aller au parc? Comment telle femme, enfermée chez elle avec son mari violent, peut-elle seulement envisager un instant de sortir?»

Oui, «les temps sont durs», ils sont durs pour tout le monde, mais ils le sont «particulièrement […] pour certains». «On devrait y réfléchir un instant avant de poster sur Instagram la photographie d’un inconnu se promenant dans le parc avec le hashtag #staythefuckhome, et de reprendre ensuite son marathon Netflix.»

Au Québec, par exemple, le débat est très vif, mais Le Devoir de Montréal tient à rappeler que «la délation», c’est la «mesure ultime de protection». Qu’il y a donc d’autres moyens d’agir avant. Cependant, pour Richard Martineau, le célèbre chroniqueur et animateur canadien de radio et de télévision, «oui, il faut dénoncer les gens qui nous mettent en danger». Et de s’exclamer, sur son blog hébergé par Le Journal de Québec:

Vive la honte!

Car voilà. Sur Facebook, certains manifestent «leur colère contre les mouchards qui publient des photos des récalcitrants». Au nom du droit à l’image et du droit à la vie privée. Et «surtout quand les gens peuvent être reconnus». «Sans compter que les snitchs, ça pue. Fuck la dénonciation.» Donc, disent-ils, «si vous voyez des gens en attroupement», il vaut mieux «vous approcher d’eux, rester à 2 mètres et leur expliquer, sans crier et sans [les] engueuler, pourquoi il vaudrait mieux ne pas s’attrouper».

«Nous sommes en guerre»

Mais «pour le reste, SVP, ne devenons pas une société de dénonciateurs. N’embarquons pas dans la logique de l’Etat policier. Parce que ça va nous retomber sur le nez par la suite…» Tout cela «comme si le groupe ne comptait pas. Comme si tout ce qui importait était nos sacro-saints droits individuels», déplore Martineau. «Désolé, mais nous sommes en guerre. C’est un cliché, je sais, mais c’est vrai. Et en guerre, certains droits individuels doivent être momentanément mis en veilleuse pour protéger la collectivité»…

… Les gens qui ne respectent pas les règles […] sont coupables de NÉGLIGENCE CRIMINELLE. Ce sont EUX, le problème. Pas les gens qui les photographient. Et si la peur de voir leur photo circuler sur Facebook empêche certaines têtes dures de se conduire comme des rustres, eh bien, tant mieux

La Neue Zürcher Zeitung (NZZ) voit elle aussi «un aspect positif au retour en force des gens à cheval sur les principes et des mouchards de service». «Quand on maudit les formalistes pointilleux, écrit-elle, on oublie le rôle important qu’ils assurent. Il est bien facile de regarder de haut les sempiternels donneurs de leçons, qui ne se lassent jamais de nous rappeler le respect du repos nocturne, les interdictions de faire du vélo dans certaines zones ou les panneaux «accès interdit». Mais en notre for intérieur, nous sommes bien contents qu’ils soient là – prêts à faire le sale boulot, à essuyer les moqueries et les insultes tandis que nous pouvons nous délecter de notre libéralisme.»

Pour la NZZ, oui encore, «il faut bien qu’il se trouve quelqu’un pour faire comprendre aux imbéciles qui bloquent la voie qu’ils doivent laisser passer l’ambulance sur l’autoroute en cas d’accident. Ou pour remettre à leur place les abrutis qui encombrent les urgences pour un bobo. La limite entre l’étroitesse d’esprit et le civisme courageux est souvent poreuse, et à notre époque, cela peut sauver des vies.»

C’est quoi, ce BBQ à trois?

Et les Français? «Sont-ils des balances?» se demande Radio Nova. «Pour résumer: de nombreuses personnes téléphonent à la police pour dénoncer les voisins qui sortent, qui se parlent de trop près, ou pire, qui laissent leurs enfants jouer dehors. […] Ouest-France raconte le ras-le-bol des policiers qui reçoivent plein de coups de fil de dénonciation. C’est la même chose à Lille, où le standard croule sous les appels de bons citoyens qui dénoncent les mauvais. Et c’est encore la même chose dans des petites villes […] où les policiers racontent qu’on les appelle, par exemple, car des voisins sont à trois dans un jardin à faire un barbecue.»

Et de poursuivre: «Certaines régions ont mis en place un mécanisme de délation. Au Canada, la police s’habitue également à recevoir de nombreuses dénonciations de gens qui se rassemblent malgré les consignes. […] Le gouvernement colombien a, lui, annoncé ouvrir une page sur internet où l’on pourra dénoncer, anonymement ou non, les étrangers qui auraient pénétré leur territoire. Mais c’est surtout en Chine que ce système a été poussé au maximum. Au plus fort de l’épidémie, certaines régions ont mis en place un mécanisme de délation organisé et rémunéré par les autorités.»

«J’aurais pas voulu les connaître en 42»

Télésambre, la chaîne de télévision régionale publique qui émet dans la région de Charleroi et le sud du Hainaut, en Belgique, est encore plus choquée. «Délation: J’aurais pas voulu les connaître en 42», titre-t-elle, fustigeant «des délateurs, des balances, des racuse-potes qui, en d’autres temps, auraient probablement vendu père et mère contre une caresse autorisée de l’occupant. Oui, tous ceux qui, aujourd’hui, regardent derrière leur rideau si leur voisin respecte bien la distance de sécurité avec son gamin ou son ami quand il se balade.»

Et la liste ne s’arrête pas là. «Ceux qui sont prêts à remettre la guillotine au goût du jour s’ils croisent deux amis qui se parlent. Ceux qui téléphoneraient bien à la police parce que la boulangère n’avait pas ses gants»… «Bien sûr, il faut conscientiser tout le monde à l’importance de respecter les règles strictes de confinement. Il est même parfois sans doute nécessaire de sanctionner pour montrer l’exemple»…

… Mais le règne de la délation est juste écœurant, ignoble et intolérable. Il représente ce qu’il y a de plus vil dans la race humaine


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