«Dis maman, si je croise un Chinois, je change de trottoir?» demande une petite fille avant de se rendre à l’école. Les parents d’élèves en ont souvent fait l’expérience: l’émergence d’une épidémie n’est pas sans susciter dans les cours de récréation au mieux des plaisanteries puériles, au pire des formes de stigmatisation à l’encontre de certains enfants. Covid-19 aujourd’hui, Ebola hier, l’épidémiologie des maladies infectieuses reste un impensé des populations et demeure peu enseignée à l’école primaire et secondaire, y compris dans ses dimensions fondamentales: différence entre virus et bactérie, prévention, mode de propagation, résolution. Ces lacunes laissent ainsi l’espace à toutes formes d’interprétations fantasques sur ce que constitue un épisode d’épidémie.

Pourtant, l’enseignement de notions rudimentaires en épidémiologie se révélerait intéressant à plus d’un titre. La maladie contagieuse, en tant qu’ennemie invisible et omniprésente et pouvant avoir des conséquences massives sur l’ensemble des sphères économiques et sociales, pourrait aisément trouver sa place dans les curriculums scolaires. Il s’agirait également d’interroger les processus de désinformation, voire de propagande à l’œuvre lors d’épisodes d’épidémie, le haut pouvoir d’instrumentalisation d’un virus qui présente l’avantage certain de ne jamais pouvoir être assigné devant un tribunal et de ne pas se prévaloir d’un état civil, toutes caractéristiques le rendant aisément manipulable par les médias, les politiques, les autorités religieuses.

Challenger les archaïsmes

Ainsi, du clergé orthodoxe grec énonçant qu’il n’est pas possible de répandre la maladie par la communion – les fidèles sont censés boire dans le même récipient – jusqu’à la proposition de Trump de justifier une nouvelle fois l’édification d’un mur à la frontière mexicaine aux fins de stopper la propagation de la maladie, l’enseignement de l’épidémiologie pourrait se révéler être une intéressante opportunité pour effectuer dans les classes une analyse critique de nos sociétés afin de challenger les archaïsmes que ne manquent pas de drainer les épisodes d’épidémie.

Si la décision de maintenir les élections en France, tout en annonçant le confinement de la population, peut apparaître comme une injonction contradictoire, cela révèle, s’il en était besoin, que la rationalité n’a pas toujours la primeur dans la gestion des crises sanitaires. L’épidémie pourrait également s’avérer être une bonne occasion de mettre au jour d’inquiétantes failles sociales, allant de pair avec la restriction de mouvements de catégories de populations ainsi que de mise à mal des droits d’association, de circulation ou de manifestation.

Le coronavirus pourrait ainsi devenir l’objet rêvé de politiques répressives en mal d’excuses pour justifier l’injustifiable

Symbole de peurs immémoriales profondément ancrées dans l’inconscient collectif, le coronavirus pourrait ainsi devenir l’objet rêvé de politiques répressives en mal d’excuses pour justifier l’injustifiable. Certaines sociétés en ayant déjà fait la triste expérience après les attentats du 11-Septembre, où l’époque avait été marquée par un recul des libertés fondamentales justifié par l’obligation de lutter contre le terrorisme. Il reste donc à espérer que les figures du sans domicile fixe, du réfugié ou du renégat ne se retrouvent pas incidemment mêlées à celle du virus, offrant ainsi à bon nombre d’acteurs l’occasion d’utiliser un objet à haute valeur symbolique, mêlant xénophobie et peur de l’épidémie, tout en limitant le besoin de devoir fournir un quelconque rendu de comptes. Paradoxalement, et à l’heure des montées des nationalismes au sein de nos sociétés, ce sont actuellement les Européens qui font l’expérience de la stigmatisation et du confinement, se substituant ainsi aux populations étrangères longtemps incriminées par certains courants politiques comme étant les principaux vecteurs de pathologies.

Fabrication de boucs émissaires

Finalement, l’enseignement de l’épidémiologie dans les écoles pourrait donc être bien plus que la simple transmission de données et de mesures d’hygiène autour de l’émergence et de la transmission de maladies. Plutôt une occasion donnée aux élèves et aux enseignants de poser un regard proactif et critique sur nos sociétés, de la fabrication de boucs émissaires aux peurs irrationnelles, à la toujours possible manipulation par les pouvoirs politiques de la question sanitaire au service de la restriction des libertés collectives et individuelles.

A ce titre, la relecture de La Peste d’Albert Camus pourrait s’avérer toujours aussi indispensable.