il Était une fois

L’épouvante de 1914 jetée sur 2014

Le jeu des comparaisons entre les deux siècles a commencé. Il vaut pour la morale, mais d’un point de vue historique, il est factice, superficiel et téléologique

Il était une fois

L’épouvante de 1914 jetée sur 2014

Par principe, cette chronique évite les anniversaires. Evoquer le passé par les dates peut rappeler au public des connaissances oubliées ou réanimer des émotions, mais contribue rarement à l’éclairage des problèmes du moment. Célébrer les cent ans d’une personnalité ou d’une institution sert à magnifier la place qu’elle occupe dans le présent, sans plus. L’exercice tient de la propagande. Sa noblesse a déjà des foules de serviteurs sans qu’il faille en rajouter.

La commémoration de 1914, année du début de la Grande Guerre, est cependant d’une autre nature. Elle soulève des inquiétudes d’aujourd’hui: une catastrophe de cette ampleur peut-elle se reproduire? Les circonstances qui l’ont provoquée appartiennent-elles à un passé définitivement clos, ou reste-t-il, tapies dans l’ombre, des traces assez puissantes pour déclencher de nouvelles épouvantes?

Le débat a commencé à la fin de l’an dernier. Il se perpétuera au moins jusqu’à l’automne. On aura sous les yeux des arguments, des comparaisons optimistes et pessimistes. On essaiera encore et toujours de comprendre ce que furent ces «circonstances» mortifères de 1914, si elles auraient pu être évitées ou prévenues, le pourquoi de la haine, le comment de l’incendie, le secret de l’étincelle. Malgré les études innombrables consacrées au sujet en Europe et aux Etats-Unis, on n’y parviendra sans doute pas. On restera, à la fin de l’année, avec les hypothèses diverses et contrastées élaborées sous tous les angles depuis cent ans par les plus éminents historiens. Peut-être les plus jeunes d’entre eux auront-ils amené quelque perspective saisissante ou originale, de nature à renouveler le genre. Peut-être pas. Dans douze mois en tout cas, sous le prétexte de 1914, on aura fait le tour des angoisses de 2014. Commémorera-t-on dans quatre ans l’armistice et la paix?

En décembre dernier, l’historienne anglaise Margaret MacMillan a ouvert les feux de la commémoration avec un article dans le New York Times* qui pose parfaitement la trame dramatique de la discussion probable. Spécialiste de la Première Guerre mondiale, elle compare le début du XXe siècle et le début du XXIe. La globalisation qu’on connaît aujourd’hui? Elle était déjà un mouvement majeur d’alors, dit-elle. Les lieux les plus reculés du monde étaient reliés par les nouveaux moyens de transport et de communication, train, navigation à vapeur, téléphone, télégraphe électrique. L’industrie et le commerce étendaient partout leur champ d’activité. Loin de rapprocher les peuples, cette expansion économique suscitait des réactions de rejet, de repli identitaire qui attisaient les tensions et augmentait les rivalités. «On se rassure faussement en croyant que des pays qui ont des McDonald’s ne se battront plus les uns contre les autres», dit l’historienne.

L’extraordinaire croissance des relations économiques entre la Chine et les Etats-Unis, qu’elle compare avec celles de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne au début du XXe siècle, n’a pas levé les soupçons réciproques. Dans la compétition pour les marchés, la Chine est plus décidée que jamais à traduire sa force économique en puissance militaire. Cent ans plus tôt, c’est l’Allemagne impériale qui construisait une flotte sous-marine pour rattraper la puissance maritime britannique. Effrayée, la Grande-Bretagne la dénonçait. «Avant 1914, les grandes puissances parlaient de leur honneur. Aujourd’hui, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, parle de la crédibilité et du prestige des Etats-Unis. Est-ce que ce n’est pas du même ordre?»

Dans le champ des idées, MacMillan rapproche l’islamisme et le terrorisme contemporains de l’anarchisme et du socialisme révolutionnaire du siècle passé, dont le but était de détruire l’ordre social existant, y compris par des méthodes terroristes. Inspirés par le nihilisme de Nietzsche ou le jusqu’au-boutisme de Kropotkine, de jeunes Russes, Français, Italiens ou Serbes faisaient le coup de feu sur les cibles qui paraissaient convenir à la réalisation de leur programme. En 1894, le président français Sadi Carnot tombait sous les balles d’un immigré italien anarchisant. En 1898, un autre Italien du même bord prenait la vie de l’impératrice Elisabeth d’Autriche, «Sissi», à Genève. En 1901, le président américain McKinley succombait sous les coups d’un anarchiste polonais à Buffalo. Empereurs et rois se sentaient menacés. En 1914, l’archiduc Franz-Ferdinand d’Autriche-Hongrie et sa femme Sophie mouraient des mains d’un nationaliste serbe à Sarajevo. La «guerre au terrorisme» de l’époque allait déclencher une guerre mondiale. Une surréaction, assurément. Mais la mort de l’archiduc était-elle vraiment la raison de la guerre? L’étincelle sans laquelle elle n’eût peut-être pas eu lieu? Margaret MacMillan admet qu’on ne le sait pas, et que l’absence d’une compréhension commune sur les raisons du cataclysme est la raison pour laquelle il continue de nous hanter. Etait-il de l’ordre de la fatalité? D’erreurs humaines cumulées jusqu’à la folie? Peut-on les connaître pour en éviter la répétition?

L’exercice de comparaison entre les conditions de 1914 et celles d’aujourd’hui vise un but pédagogique et moral: apprendre pour ne pas recommencer. Ou, chez les Cassandre, montrer que tout est en train de recommencer. D’un point de vue historique cependant, il est factice et téléologique. Si les milliers d’ouvrages écrits ne sont pas venus à bout des «causes de la guerre», quoi apprendre à ne pas répéter? Une blague amère circulait en 1915: «Vous avez lu la nouvelle du jour? L’archiduc a été retrouvé vivant, la guerre était une erreur.»

*http://www.nytimes.com/2013/12/14/opinion/macmillan-the-great-wars-ominous-echoes.html?_r=0

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