Il faut croiser deux indicateurs pour bien comprendre ce qui se passe actuellement au sommet du pouvoir exécutif français. Le premier est indirectement décrit, avec un superbe recul historique et intellectuel, par l’ancien ministre Jean-Noël Jeanneney dans Le Moment Macron (Ed. du Seuil): il s’agit de l’obsession macronienne d’une «vision» pour la France.

Contrairement à ses prédécesseurs qui avaient sur-vendu soit le remède contre la fracture sociale (Chirac), soit la rupture (Sarkozy) soit le retour à la normalité (Hollande), l’actuel chef de l’Etat français se veut le metteur en scène d’une «révolution», au point d’avoir choisi ce titre pour son ouvrage publié au début de sa campagne. «On s’interroge sur le point où il convient de faire s’arrêter le curseur pour fixer un mot aussi nomade [...]», note Jean-Noël Jeanneney. Et de tenter sa propre définition: «Pour Macron, le terme est investi d’un contenu neuf, l’idée d’un processus qui se substitue au principe d’un renversement soudain.»

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Le facteur de l’âge

Le deuxième indicateur est le facteur «âge». Il est détaillé avec substance par un autre historien, Jean-François Sirinelli, dans son essai Les Révolutions françaises, 1962-2017 (Ed. Odile Jacob). Pour ce dernier, le pouvoir macronien se caractérise d’abord par la défaite des baby-boomers, désormais mis à la retraite et auxquels ce président de la République né en 1977 – neuf ans après l’éruption de 1968, et alors que le giscardisme paraissait encore capable de moderniser la France – ne fait guère confiance.

Ironie absolue que relève Jean-François Sirinelli, plusieurs parrains de poids de l’ex-candidat Macron sont issus de cette génération de l’après-guerre à qui tout a souri. On pense à Alain Minc, né en 1949, à l’incontournable Daniel Cohn-Bendit, né en 1945, ou à l’actuel ministre de l’Intérieur et ex-maire de Lyon, Gérard Collomb, né en 1947. Mais la réalité quotidienne élyséenne est tout autre. Le principal conseiller politique du chef de l’Etat, Ismaël Emelien, a 31 ans. Son conseiller Europe, Clément Beaune, a moins de 40 ans. Fermez le ban.

Une culture élitiste assumée

Volonté révolutionnaire d’un côté. Profond renouvellement générationnel de l’autre. Le tout assaisonné d’une culture élitiste assumée et d’une volonté de se tenir à distance des élus à l’ancienne, jugés englués dans la vieille politique d’hier.

Le modèle macronien? Tenez-vous bien. Il s’agit de Machiavel, sur lequel l’étudiant modèle Emmanuel Macron se fendit d’un mémoire universitaire. Machiavel qui, en 1498, accède au Grand Conseil, l’organe souverain à Florence, comme le rappelle Jean-Noël Jeanneney. Qui l’entoure? «Aucun de ses proches n’a 30 ans. Ils sont juristes et fins lettrés. Ils sont surtout affamés: de travail, de pouvoir et d’amitié…»

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L’équipe Kennedy, une autre époque

Je me suis aussi replongé, à titre de comparaison, dans l’essai publié en 1972 par David Halberstam, The Best and the Brightest (Random House), sur l’arrivée de John F. Kennedy, élu en 1960 à la Maison-Blanche, à l’âge de 43 ans, soit quatre ans de plus qu’Emmanuel Macron lors de son accession à l’Elysée. Les diplômes, la supériorité intellectuelle, la volonté de transformer l’Amérique, le choix de ministres venus du secteur privé, à l’image de Robert McNamara, secrétaire à la Défense importé de chez Ford. Ceux-là étaient les plus «brillants». Ils maîtrisaient les statistiques. On connaît la suite. Un fossé d’incompréhension avec la situation sur le terrain, devenu précipice après l’assassinat de JFK et l’élection de Lyndon Johnson. Un abîme d’incertitude et de mensonges, qui coûta la vie, en Asie du Sud-Est, à des dizaines de milliers de GI’s.

Comparaison n’est pas raison. Mais la lecture de ces trois livres permet de mieux cerner le risque de ce président «jupitérien» dont la marque semble être de brusquer tous ceux qui ne croient pas en sa «transformation». Avec la conviction que, de toute manière, les nouvelles générations le comprendront et seront majoritairement de son côté.

Ce n’est pas un hasard si les références à Valéry Giscard d’Estaing se multiplient ces jours-ci, pour pointer l’éventualité d’une modernisation avortée, si les blocages sociaux prolifèrent. Et Jean-Noël Jeanneney de conclure pour nous, dans son Moment Macron: «Faut-il donc escompter, à la lumière et au rythme de l’histoire politique française, une parenthèse qu’on espère féconde ou bien croire en l’installation pérenne d’une nouvelle force de gouvernement?»


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