A l'ère des concentrations, la nouvelle est devenue si commune qu'on hésite à la mettre en une: le groupe Warner fusionne avec la maison de disques EMI. Et c'est toujours le même paradoxe du marché qui ne jure que par la sacro-sainte concurrence mais invoque secrètement le Dieu monopole. On notera cependant une évolution: parmi les «majors» de l'industrie du disque, EMI était la dernière qui soit restée indépendante. Son unique domaine d'activité, c'était le disque et le son, bref, la musique. Au cours des années 90, ses concurrents directs ont tous été gloutonnement avalés par des groupes qui contrôlent studios de films, journaux et chaînes de télévision. Aujourd'hui, voilà que la vénérable maison succombe à son tour.

Qu'est-ce que cela signifie? Que la musique doit s'associer aux médias pour assurer sa survie? Que les «contenus» ne sauraient subsister dans la jungle mondialisée sans s'unir aux «véhicules» aptes à arpenter les autoroutes de l'information? Vues sous cet angle, les fusions du groupe Warner avec plusieurs labels indépendants, puis avec le fournisseur d'accès Internet AOL et enfin avec EMI, sont d'une implacable logique. Mais l'avenir n'en reste pas moins flou: l'objet disque est-il condamné dans les dix ans par la diffusion via Internet? Les artistes survivront-ils aux cyberpirates?

Cet avenir incertain a quelque chose d'angoissant. Et, face à l'angoisse, l'homme renoue avec son vieux réflexe: se cramponner au passé. Or la fusion nouvelle est une façon de s'appuyer sur le passé afin d'affronter l'avenir: si le géant AOL Time Warner veut assurer sa suprématie dans le camp de ceux qui produisent comme de ceux qui diffusent, il doit se constituer le patrimoine le plus riche possible. Et la force d'EMI, son plus bel attrait, fruit d'un labeur centenaire, c'est son catalogue. Certains ironiseront sur le fait que Warner l'américaine ait eu besoin de se constituer une mémoire en annexant EMI l'européenne. D'autres s'amuseront à noter qu'AOL est prêt à débourser un milliard de dollars pour se payer un passé musical. On se rend soudain compte qu'Internet est une mémoire informatique, une mémoire sans passé, une mémoire courte. Et que le cyberespace doit aujourd'hui s'inventer une toute autre mémoire, d'un prix que l'on croyait inestimable.

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