«En Espagne, je voulais m'engager pour une cause d'intérêt général», expliquera à ses juges Fritz Wagner, 25 ans. Une cause qui est celle «de la liberté et de la paix» pour Walter Graber, ouvrier ajusteur, 23 ans. Pour d'autres, c'est le peuple espagnol, la classe ouvrière ou la révolution qu'il faut défendre contre la menace fasciste. Mais tous partagent une conviction, résumée par Hermann Alt, serrurier de 26 ans: «Il ne s'agit pas seulement de l'Espagne mais de la paix en Europe en général.»

Pour les quelque 800 volontaires qui ont quitté la Suisse à partir de l'été 1936 pour combattre avec l'Espagne républicaine, il n'y a pas de doute: cette guerre est le premier affrontement des démocraties avec l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie, qui soutiennent les putschistes.

La suite leur a donné tragiquement raison. Mais à leur retour, la Suisse officielle les a placés dans le camp des traîtres, d'où ils n'ont été totalement extraits qu'hier. Tirant les conséquences d'une réhabilitation politique déjà ancienne, le Conseil national a approuvé leur réhabilitation pénale par 130 voix contre 32 et 16 abstentions. Les Etats doivent encore se prononcer.

Dans les années 1930, le fascisme divise la Suisse. Mussolini l'a imposé en Italie dès 1922 en alternant violence de rue et violence d'Etat. A droite, si seule une minorité voue au Duce une admiration sans réserve, beaucoup apprécient son action anticommuniste. L'Université de Lausanne lui décernera un doctorat honoris causa en 1937. Rares sont ceux qui le condamnent, même si Adolf Hitler, parvenu au pouvoir en 1933, suscite beaucoup plus de réserves.

A gauche, on est antifasciste. On a couru les meetings de soutien aux opposants italiens, on a aidé certains d'entre eux à trouver refuge en Suisse. On a fait à l'occasion le coup de poing contre les émules locaux du dictateur; à Genève, l'armée a tiré sur la foule en 1932 pour protéger un meeting de l'agitateur antisémite Géo Oltramare. On a observé avec désespoir le déchaînement de la terreur nazie contre la gauche, les intellectuels et les «judéo-bolcheviks».

L'antifascisme a servi de socle à une réconciliation, très provisoire, entre partis communistes et sociaux-démocrates, porteuse de nouveaux espoirs. L'arrivée au pouvoir en France d'un gouvernement de Front populaire a été saluée par une vague de grèves suivie d'avancées sociales déterminantes. Cet été 1936, des centaines de travailleurs d'outre-Jura vont partir pour la première fois en congés payés.

L'arrivée d'un gouvernement de Frente popular à Madrid en février a des tonalités insurrectionnelles plus marquées. Les grèves s'accompagnent d'expropriations, parfois violentes, des prêtres sont assassinés... La droite voit se lever le spectre d'une nouvelle révolution d'Octobre et le putsch lancé par un groupe de généraux le 18 juillet peut compter sur un important capital de sympathie.

Les putschistes bénéficient aussitôt du soutien de l'Allemagne et de l'Italie. Les démocraties restent dans l'expectative, en partie par anticommunisme, en partie par crainte d'une généralisation du conflit.

C'est dans ce contexte que les premiers volontaires quittent la Suisse dès le mois de juillet. Le mouvement est européen et prend la République de court. «Nos camarades d'Espagne nous écrivent que personne ne doit y aller, assure ainsi le syndicaliste genevois Lucien Tronchet à un volontaire au mois d'août. Là-bas, il y a déjà trop de monde. Et tous ceux qui débarquent ne font que compliquer la besogne d'organisation et la misère.»

Mais le sentiment qu'il n'est pas possible de rester sans rien faire l'emporte. Nic Ulmi et Peter Huber ont dressé un portrait de ces volontaires. Leur caractéristique commune la plus forte est sociale: ils sont le plus souvent ouvriers. S'ils ont très majoritairement le cœur à gauche, tous ne sont pas des militants aguerris. Ils se recrutent parmi les anarchistes, très présents dans le monde syndical, les socialistes et les communistes. Parmi ces derniers, certains ont derrière eux des années de militance, voire des séjours de formation à Moscou, d'autres viennent d'adhérer pour pouvoir s'engager. Un sur deux est chômeur mais ce fait apparaît autant comme une expérience d'humiliation qui renforce la motivation politique que comme un motif en soi.

Ces départs inquiètent le Conseil fédéral, très désireux de ne s'aliéner ni Hitler ni Mussolini, ni les insurgés avec lesquels il noue rapidement des relations officieuses. Le service dans une armée étrangère est un délit, réprimé par l'article 94 du code pénal militaire. Différents arrêtés sont promulgués pour renforcer cette menace et des procédures pénales sont ouvertes dès les premiers départs. Les collectes d'argent et les meetings sont placés sous haute surveillance, des comptes de chèque bloqués.

Ces mesures n'empêchent pas les récoltes de vivres, de vêtements, de fonds et même de sang. Ni les départs, qui se font toutefois discrets. Certains volontaires ont des contacts en France voisine, d'autres se rendent à Paris ou à Perpignan, où sont installés des centres officieux de recrutement. D'autres encore se présentent directement à la frontière espagnole.

Ils sont accueillis poing levé, au son de L'Internationale, parfois généreusement nourris et abreuvés dans les restaurants «socialisés» de Barcelone où un soulèvement populaire a victorieusement contré les putschistes. Les premiers arrivés sont incorporés dans les colonnes catalanes qui se constituent sur une base volontaire - et partisane: les anarchistes ont la Durruti et l'Ascaso, les trotskistes la Lenin, les communistes la Carlo Marx et la 19 Juillet, dont fait partie la centurie Thälmann qui comprend plusieurs Suisses.

On peut se retrouver très vite au front. «Quelques heures d'entraînement, les connaisseurs donnant des conseils à ceux qui n'ont jamais manié d'armes et tout le groupe est prêt à partir», racontera Albert Minnig, incorporé en août dans le bataillon anarchiste des Aiglons. A l'approche du front, «chacun touche quelques cartouches, cinq car il y en a très peu». Certains gradés incompétents sont déposés par leurs hommes décidés à «s'organiser entre eux».

En automne, les choses changent petit à petit. Les miliciens sont incorporés dans l'armée, et les Brigades internationales voient le jour sous l'impulsion du Komintern. Les bataillons y sont formés sur une base nationale, les Suisses affectés selon leur langue. La discipline règne: «En tant qu'antimilitaristes, la vie de soldat était très dure pour nous», commentera un volontaire.

Les Brigades sont engagées dans les principaux combats qui marquent la lutte malheureuse de la République face aux forces franquistes mieux armées, mieux entraînées et surtout soutenues par les aviations italienne et allemande. Des Suisses se battent pour Madrid dans la vallée de la Jarama, autour de Teruel, et sur l'Ebre, où seul un combattant sur dix survit aux affrontements les plus sévères. En tout, au moins un volontaire suisse sur cinq ne reviendra pas.

Leurs courriers et leurs récits évoquent la dureté des combats, les erreurs souvent accablantes de commandement, les blessés abandonnés faute de moyens de faire autrement, la faim et le froid. Certains décrivent aussi les mises au pas politiques, toujours plus fréquentes au fur et à mesure que monte l'emprise communiste sur la République, les atrocités de part et d'autre. «Je suis venu ici pour combattre le fascisme international, et maintenant on se voit confronté au problème de suivre un des partis ouvriers contre l'autre», écrit Edi Gmür, pris en mai 1937 dans les règlements de comptes sanglants qui opposent à Barcelone anarchistes, trotskistes et communistes.

Mais tous parlent aussi des paysages lumineux, de la fraternité entre combattants, de la solidarité et de l'héroïsme de leurs compagnons espagnols, de la générosité de l'accueil reçu dans des villages où tout manque et dont certains, organisés par les anarchistes, ont aboli l'argent. Lorsque la balance cesse d'être positive, certains posent les plaques. «Je suis venu en Espagne volontaire et je rentre aussi chez moi de la même manière», écrit le Zurichois Ernst Huber à ses parents.

Ça ne va pas de soi: une fois incorporé dans les Brigades, on est soumis à l'obligation de servir. Mais ils sont plusieurs à y parvenir et à affronter avant les autres, le dilemme du retour - ou, pour plusieurs Italiens établis en Suisse avant la guerre et expulsés, du choix entre un difficile exil et l'emprisonnement chez eux.

Depuis octobre 1938, un comité se bat pour l'amnistie. Après tout, les anciens combattants d'Espagne, «ont acquis des expériences et des connaissances importantes», comme le souligne l'un d'eux, Fritz Brunner, qui se dit prêt à être «parmi les premiers dans les tranchées à l'heure du danger, lorsqu'il faudra défendre notre patrie contre l'intrusion étrangère».

Mais cela ne contrebalance pas, aux yeux de la majorité bourgeoise, leur appartenance majoritaire au Parti communiste que plusieurs cantons ont interdit en 1937. «Les Suisses doivent défendre leur démocratie sur leur propre sol», commentera un tribunal. En janvier 1939, l'amnistie est refusée.

Cinq cent cinquante procès sont ouverts, 420 se terminent par un jugement définitif, le plus souvent une condamnation. Les peines s'échelonnent entre quinze jours et quatre ans de prison, leur durée moyenne est de quatre mois. Et une condamnation sur douze n'est pas exécutée, car elle frappe un tombé au combat.

La sévérité des juges varie selon les régions linguistiques, plus marquée à Schaffhouse, Lucerne et Zurich, moins constante au Tessin - où la menace de l'Italie fasciste est ressentie de près - à Neuchâtel, Bienne, Genève et Lausanne. Plus que la prison - les anciens d'Espagne en ont vu d'autres, surtout ceux qui ont participé à l'exode qui a suivi la défaite républicaine de mars 1939 et passé par les camps où les vaincus ont été entassés au sud de la France -, c'est l'opprobre qui est dur à supporter. Les condamnés sont souvent privés de leurs droits civiques. Et certains se voient expulsés de leur commune de domicile, renvoyés dans une partie de la Suisse où ils n'avaient jamais mis les pieds, dont ils ne parlent parfois pas la langue.

Guerre froide aidant, on ne parlera pas de réhabiliter ces combattants de la première heure avant 1979. Le premier signe officiel positif vient de Ruth Dreifuss en 1994. Invitée à une réunion de l'Association des anciens combattants de la guerre d'Espagne, la conseillère fédérale évoque un combat courageux et nécessaire au maintien de la démocratie et assure aux participants qu'ils sont pleinement réhabilités d'un point de vue politique et moral.

Il faudra encore quinze ans et plusieurs démarches pour décider le monde politique à faire le pas de réhabilitation pénale. Une décision dont la portée est surtout symbolique pour la dizaine de volontaires survivants et leurs descendants. Et pour la gauche dont la mémoire rentre ainsi de plain-pied dans l'histoire nationale. Une reconnaissance qui est toujours refusée aux quelque 300 Suisses condamnés pour avoir aidé la Résistance française.

A lire: UNic Ulmi, Peter Huber: «Les Combattants suisses de l'Espagne républicaine», Ed. Antipodes, 2001. UAlbert Minnig, Edi Gmür: «Pour le Bien de la révolution», Ed. CIRA, 2006. UPierre Bavaud, Jean-Marc Béguin: «Les Oubliés», Ed. Cabédita, 1998.

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