La proposition des Etats-Unis et de la Russie d’organiser une conférence diplomatique pour mettre fin au carnage en Syrie a suscité bon nombre de réactions sceptiques, ce qui me paraît injuste. Bien qu’il semble difficile de faire asseoir à la même table toutes les parties concernées à Genève en vue d’un résultat tangible, la diplomatie reste pourtant le seul choix possible. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, toute autre option politique sollicitée jusqu’à présent est par principe mauvaise, non viable dans la pratique, elle a peu de chances d’être efficace et ne pourra qu’accroître les souffrances plutôt que de les atténuer.

Après deux ans de guerre civile sans victoire militaire décisive dans les deux camps, la situation est on ne peut plus désespérée. Selon les estimations actuelles des Nations unies, plus de 80 000 Syriens sont morts et 6,8 millions (soit un tiers de la population du pays) ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence. Quelque 4,25 millions ont été déplacés à l’intérieur du pays et plus d’un million et demi ont fui le pays vers le Liban, la Jordanie et la Turquie.

La pression sur les voisins de la Syrie est immense et le conflit s’infiltre inexorablement dans la région. Les forces gouvernementales et les rebelles ont commis des crimes atroces. Et alors que la violence s’intensifie parmi les principaux groupes sectaires, il y a tout lieu de craindre que de nombreux autres crimes soient à venir.

La paralysie internationale qui perdure est indéfendable. Cette inaction risque d’embraser tout le Moyen-Orient et de contrevenir à la responsabilité de protéger de la communauté internationale, par son action collective opportune et décisive, en faveur des populations menacées de génocide, d’épuration ethnique et d’autres crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité.

Ce principe unanimement reconnu par l’Assemblée générale de l’ONU en 2005 a été appliqué avec succès ailleurs, notamment lors de l’intervention diplomatique au Kenya en 2008. Il a également soutenu des interventions militaires mandatées par le Conseil de sécurité en Libye et en Côte d’Ivoire en 2011 et, plus récemment, au Mali. Mais comment peut-il s’appliquer au désordre actuel en Syrie?

Le besoin le plus immédiat, qui devrait peu susciter la polémique, est l’aide humanitaire massive. Les problèmes de livraison abondent dans les zones de guerre, mais pas partout. Pourtant, les bailleurs de fonds internationaux traînent les pieds, aussi bien pour respecter leurs engagements existants que pour en contracter de nouveaux. Et toute l’aide mondiale n’arrêtera pas le massacre.

Il est trop tard maintenant pour que des outils de coercition non militaires puissent avoir beaucoup d’effet, bien que les menaces de poursuites par la Cour pénale internationale contre les atrocités commises (dont l’utilisation d’armes chimiques) doivent rester à l’ordre du jour. Mais qu’en est-il des possibilités de réponse militaire que de nombreux responsables politiques et experts semblent encore préférer? Le problème est que toutes les propositions concrètes dans cette direction sont pour l’instant absentes.

Jamais une intervention militaire directe pour renverser le régime de Bachar el-Assad ne gagnera l’approbation du Conseil de sécurité, et elle n’a de toute façon aucun partisan parmi les puissances militaires compétentes, bien que ce soit davantage en raison de risques politiques et militaires plutôt qu’à cause de l’impossibilité légale d’agir en dehors de la charte de l’ONU. De même, une intervention moins partisane – masser des troupes et des forces aériennes pour séparer de force les belligérants – n’a pas plus de succès, même sous l’égide de l’ONU. Sauraient-elles éviter de causer des dégâts supplémentaires?

Il y a beaucoup plus de partisans en faveur d’une intervention militaire plus calibrée, conçue pour établir une ou plusieurs zones d’exclusion aérienne, des refuges et des couloirs humanitaires sur le terrain. Dans les premiers jours de la crise, on a fait valoir que, compte tenu de la solidité des défenses antiaériennes du régime et des forces terrestres, même ces objectifs limités ne pourraient être atteints sans mener une guerre tous azimuts, en provoquant ainsi une augmentation nette des souffrances humaines.

Alors que la plus grande partie du pays est aujourd’hui en flammes, cet argument ne tient guère la route. Mais il n’en reste pas moins qu’il n’y a aucun partisan d’une intervention militaire, d’une part à cause de l’échelle, de la difficulté et du risque de l’engagement nécessaire et, d’autre part, à cause des coûts politiques et juridiques probables, compte tenu de la perspective minimale d’approbation du Conseil de sécurité.

Le Royaume-Uni et la France exercent une forte pression pour une intervention militaire indirecte: fournir des armes aux rebelles constituerait selon eux une option à fort résultat potentiel, avec un faible risque à faible coût. Et l’Union européenne a maintenant levé son interdiction. Mais les Etats-Unis restent prudents, et à juste titre. Une proportion inquiétante des forces d’opposition sont des extrémistes islamistes et il n’y a aucune garantie que les livraisons d’armes ne tombent pas entre leurs mains.

Dans une perspective plus large, l’augmentation de la fourniture d’armes aux forces rebelles, qui transite entre autres par le Qatar et l’Arabie saoudite, est en lien direct avec les fortes augmentations du nombre de victimes civiles, ce qui suggère qu’elle coûte plus de vies qu’elle n’en évite, sans bénéfices stratégiques évidents. Le régime d’Assad, avec ses propres défenseurs externes, semble n’avoir aucune difficulté à survivre à n’importe quel nouveau matériel de guerre.

Si la raison pour armer l’opposition n’est pas tant de gagner la guerre que d’affaiblir la résistance du gouvernement par la négociation, on peut soutenir que les éléments d’une «impasse douloureuse» sont déjà en place, avec plus d’armes, susceptibles de produire plus de combats et plus de pertes. La pression qui a toujours compté le plus pour le régime d’Assad est peut-être celle exercée par la Russie.

Ce qui est nouveau et encourageant, à propos des événements du mois dernier, c’est que la Russie ait trouvé suffisamment de points d’entente avec les Etats-Unis (quant à leur inquiétude mutuelle sur l’influence grandissante de l’islam radical dans une région de plus en plus fragmentée et explosive) pour être finalement prête à exercer un peu de pression.

Les deux camps devront faire des concessions douloureuses alors que la conférence de Genève reste encore à organiser, sans même parler d’un accord sur un cessez-le-feu et sur une administration de transition. Il est encourageant de constater que les Etats-Unis, après des entretiens entre le secrétaire d’Etat John Kerry et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, semblent prêts à donner un rôle aux hauts responsables du régime d’Assad dans toute négociation, et que des propositions constructives commencent à émerger au moins dans certains cercles de l’opposition.

Le compromis est peut-être un anathème aux yeux des puristes, mais il a toujours été la substance de la paix. En Syrie, il n’a jamais été plus indispensable qu’aujourd’hui.

© Project Syndicate

Armer l’opposition a pour résultat un nombre plus élevé

de victimes civiles, sans modifier le cours de la guerre