Nouvelles frontières

A l’Est, le désenchantement européen

OPINION. Le fossé se creuse entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est, alimenté par la «crise des migrants», estime Ivan Krastev, politologue bulgare de renom. Un regard original

Ne les a-t-on pas assez écoutés, ceux de l’Est, ces Européens qui avaient rejoint avec enthousiasme une union porteuse de tant d’espoirs après la chute du communisme? Ne les a-t-on pas suffisamment comprises ces nations qui, les unes après les autres, plébiscitent des populistes pour reprendre en main leur destinée? Vu de l’Est, la déliquescence de l’UE provoque une sensation de déjà-vu. On sait là-bas que de grandes constructions politiques, multinationales, peuvent s’écrouler sous le coup d’un simple référendum, comme cela s’est produit avec l’URSS en 1991 (de façon paradoxale il est vrai, puisque les neuf républiques y ayant participé votèrent pour l’union mais que cela déclencha en définitive sa dissolution), ou en Yougoslavie par la suite.

Après le référendum sur le Brexit, la division de l’Europe entre ses parties occidentale et orientale est à l’œuvre, expliquait mercredi, au Graduate Institute de Genève, Ivan Krastev, le directeur du Centre pour les stratégies libérales de Sofia, l’un des analystes politiques d’Europe de l’Est les plus influents. Et le principal moteur de cet éclatement, précise le Bulgare, est la «crise des migrants». Peu importe qu’il n’y ait quasiment aucun réfugié à l’Est, c’est la perception du «danger» qui compte, celui d’une atteinte à l’identité nationale dans des pays ethniquement homogènes, résultat des épurations de population liées à la Deuxième Guerre mondiale et à ses suites.

L’arme du suicide européen

Cette «crise des migrants» a été le révélateur du fossé entre des démocraties occidentales cosmopolites, ouvertes et libérales d’un côté, et des démocraties orientales balbutiantes, acquises au libéralisme économique mais prêtes à sacrifier le libéralisme politique et sa défense des minorités pour réaffirmer la domination de la majorité de l’autre. Ce fossé semblait s’être peu à peu comblé. Jusqu’à l’avènement de Viktor Orban en Hongrie, puis au retour au pouvoir de Jaroslaw Kaczynski en Pologne, tous deux portés au pouvoir dans ce contexte de «crise migratoire».

Les pressions migratoires sont-elles le principal facteur de rejet du fonctionnement des démocraties libérales?

Cette thèse est développée par Ivan Kratsev dans son dernier ouvrage récemment traduit en français*. Stimulant, le récit explore de nombreuses pistes de réflexion, notamment le rejet des élites méritocratiques qui se seraient substituées à la volonté démocratique ou encore les mauvais usages du référendum qui pourrait bien devenir l’arme du suicide européen.

Quelle «crise des migrants»?

Ce récit devient toutefois plus problématique lorsque l’auteur transpose les causes de l’émergence du populisme à l’Est pour en faire une grille de lecture pour l’ensemble du continent. L’angoisse de l’inconnu, la peur du migrant et la crise identitaire qu’elles provoquent sont-elles vraiment identiques à l’Ouest? Peut-on parler de «crise des migrants» quand on évoque sans distinction la libre circulation des personnes, la gestion des flux de réfugiés et les attentats terroristes pour expliquer le phénomène? Surtout, les pressions migratoires sont-elles le principal facteur de rejet du fonctionnement des démocraties libérales? La crise économique et l’augmentation des inégalités ne sont-elles pas tout aussi importantes voire davantage?

De même, on s’interroge lorsque Ivan Kratsev appelle à ne pas isoler les «démocraties illibérales» de l’Est au nom du nécessaire compromis européen. L’analyste prône ainsi une plus grande souplesse de la part de Bruxelles, en acceptant un peu plus de frontière et un peu moins de marché. Ce sera le prix à payer pour préserver l’union. A défaut de tout à fait convaincre, la lecture de Kratsev est précieuse pour saisir le hiatus entre l’Est et l’Ouest du continent nourri d’histoires différentes. Il est utile de s’en souvenir.

*Le destin de l’Europe, une sensation de déjà-vu, Ivan Krastev, Editions Premier Parallèle

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