Les gouvernements engagent à plein leur responsabilité de protecteurs de la santé publique. Outre l’organisation sanitaire pour laquelle tous les pouvoirs leur sont consentis, ils prennent en charge les conséquences économiques de la pandémie. Les milliards tombent du ciel, 10 en Suisse, 50 aux Etats-Unis, sans limites en France ou en Allemagne. Chaque pays a ses façons, lignes et garanties de crédit, ajournement ou baisses d’impôts, allègements ou report de cotisations sociales, compensation des salaires, allocations élargies de chômage partiel, etc. L’intention consiste à protéger à la fois le travail et les entreprises afin que, la pandémie passée, elle ne soit pas suivie d’une catastrophe plus mortelle. Comment, à la fin, se répartira la charge entre l’Etat, les employeurs, les salariés et les contribuables? La question est loin d’être résolue puisqu’elle n’a pas encore eu l’occasion d’être vraiment pensée.

Deux économistes de l’Université de Californie à Berkeley, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, ont des réflexions utiles à ce sujet. Ils partent de l’évidence selon laquelle sans aide de l’Etat, de nombreuses entreprises n’ont pas assez de liquidités pour faire face à la chute de la demande. Elles devront se mettre en liquidation et licencier leurs employés. Leur fournir des crédits sans intérêt pour tenir est certainement utile, selon les deux chercheurs, mais c’est insuffisant, car si des prêts gratuits peuvent atténuer le choc en répartissant les coûts sur une longue durée, ils ne compensent pas les pertes subies. L’affaiblissement des acteurs économiques comporte un risque élevé de faillites. Or l’Etat devrait agir en sorte que les entreprises et leurs employés «émergent presque intacts de l’hibernation provoquée par la distanciation sociale». Comment?

Socialiser les pertes

Dans le contexte de cette pandémie, disent les auteurs, nous avons besoin d’une nouvelle forme d’assurance sociale, qui fonctionne directement sur et par l’entreprise. Selon leur modèle, il faudrait que le gouvernement se conduise comme un «acheteur en dernier ressort» des biens et services disparus, c’est-à-dire qu’il remplace entièrement la demande évaporée, de sorte que chaque entreprise puisse payer ses salariés et garder son capital comme s’il ne se passait rien. L’exemple des compagnies aériennes est facile à comprendre: puisqu’elles ont perdu 80% de leur clientèle clouée au sol, l’Etat, en acheteur de dernier ressort, paierait 80% des billets invendus. Les compagnies pourraient ainsi assurer le maintien de leurs employés et de leurs avions. Théâtres, restaurants, hôtels, taxis et autres vendraient également leurs services fictifs au gouvernement, chacun selon sa clientèle car, contrairement aux formes normales de récession, qui détruisent la demande dans tous les secteurs, le Covid-19 affecte différemment les actifs sociaux.

Les deux économistes calculent qu’une chute de 40% de la demande de biens et services pendant trois mois conduit à une baisse annuelle du PIB de 10%. Pour autant que l’opération reste de courte durée, le gouvernement peut entièrement socialiser les pertes par un transfert de 10 points de PIB au secteur privé, financé par une augmentation de la dette publique. Il lui revient ensuite de répartir la charge de cette politique à travers le système redistributif de l’impôt, quitte à revoir politiquement les arrangements nécessaires sur la durée.

Une crise sans coupable

L’avantage d’un tel programme, à en croire ses auteurs, est de sécuriser le flux de trésorerie des entreprises et des familles qui gardent ainsi la confiance, voire la santé, jusqu’à la fin de la menace. Injustifiable quand elle vise à corriger de mauvaises décisions, l’aide publique au secteur privé répond ici à une crise sanitaire qui n’a pas de coupable. En acheteur en dernier ressort des invendus du coronavirus, l’Etat emprunte la posture de la Banque centrale, le prêteur en dernier ressort en qui est fondée la confiance dans la monnaie.


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