Il faut remonter à 1998 pour mesurer le chemin parcouru. Pascal Couchepin semblait avoir, alors, construit sa vie dans la seule perspective de son élection au Conseil fédéral, à la succession de Jean-Pascal Delamuraz qui s’en moquait avec malice. L’ambition paraissait envahir à ce point sa carrière qu’elle jetait le doute sur les finalités de son désir de pouvoir.

Onze ans plus tard, plus impopulaire que jamais, n’ayant faibli en rien sur les défauts dont il s’est fait une fierté, Pascal Couchepin quitte une fonction qui l’a peut-être grandi, mais qu’il a à coup sûr grandie.

Cela ne tient pas à la somme des échecs ou des victoires personnelles, ni à celle des projets menés à bien ou laissés au bord de la route. Au-delà de ce bilan fatalement mitigé, au-delà de son caractère granitique et des effets toxiques qu’il a répandus sur l’efficacité de son action, Pascal Couchepin aura incarné une dimension cardinale en une période qui la réclamait: le respect des institutions et l’autorité de l’Etat.

Cette obsession s’est nourrie chez lui d’une réflexion plus vaste et cultivée que la rhétorique souvent laborieuse dont il usait pour tenter d’en transmettre les principes. Mais le cap politique, l’architecture intellectuelle, une fois décryptés, ont toujours servi une cause supérieure aux contingences et aux modes.

Une telle posture n’est pas allée sans effets pervers. L’art de la provocation et l’aptitude à la maladresse ont rapidement entamé le contrat d’estime que la fonction exécutive suppose, et qu’un peu de bienveillance envers les citoyens, leurs souffrances et leurs faiblesses, doit réchauffer.

Mais cette insoumission à l’opinion était chez lui le revers d’une discipline d’Etat intransigeante. Il l’a prouvé lorsqu’il s’est élevé contre le mépris institutionnel dont Christoph Blocher a voulu se servir pour pousser l’emprise de son parti au cœur du pouvoir.

Il l’a incarnée, également, par sa dernière année présidentielle, qui a fait vivre la fonction d’une manière insoupçonnée, et qui a rehaussé l’image de la Suisse à l’étranger.

Cette stature l’aura distingué de beaucoup de ses pairs. Elle le distinguera sans doute lorsque l’histoire fera son tri. Son ambition, somme toute, valait mieux que ce que l’on en avait cru.

Après lui? Le brouillard est à peu près total. L’émiettement politique du pays encourage des jeux d’alliances et de mésalliances à peu près infinis, de la gauche à la droite. L’affaiblissement historique du pôle radical expose le parti, privé de dauphin désigné, à tous les coups. Aucune contrainte impérative, à part la représentativité latine, ne limite le choix des candidats: ni l’origine cantonale (Zurich a déjà deux conseillers fédéraux), ni le sexe ni l’âge – la composition du gouvernement ayant sur ces deux points retrouvé une forme d’équilibre.

On peut donc redouter de longues manœuvres tactiques, d’épuisants calculs politiciens, et une possible majorité de hasard à l’heure de l’élection. L’ironie serait amère, car rien n’inquiétait plus Pascal Couchepin, dans sa vision de notre société, que cette désagrégation de la notion de bien commun au profit d’intérêts catégoriels et de batailles partisanes.