Analyse

L’Etat islamique n’ira pas plus loin

La France se retrouve bien seule dans son combat contre Daech, les puissances régionales n’étant pas prêtes à la soutenir militairement. Par chance, l’Etat islamique a révélé ses limites stratégiques. Par Olivier Roy, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence

Comme l’a déclaré le président François Hollande, la France est bien en guerre contre Daech. La France considère le groupe islamiste comme son ennemi numéro un. Elle le combat en première ligne avec les Américains au Moyen-Orient, et comme seule nation occidentale dans le Sahel. Elle a engagé dans cette lutte, commencée au Mali en 2013, un pourcentage de son armée bien supérieur à celui des troupes américaines.

Vendredi soir la France en a payé le prix. Depuis, les messages de solidarité pleuvent de tout le monde occidental. Et pourtant elle est curieusement seule. Jusqu’à maintenant, aucun autre État ne traitait Daech comme la principale menace stratégique dans le monde aujourd’hui.

A chacun son combat

Au Moyen-Orient, les principaux acteurs ont d’autres adversaires qui leur semblent plus importants. Pour Bachar el-Assad, il s’agit de l’opposition syrienne – maintenant aussi la cible principale de l’intervention militaire russe qui le soutient. M. Assad gagnerait en effet à ce qu’il n’y ait rien entre lui et Daech. Cela lui permettrait de se poser en ultime rempart contre le terrorisme islamique, et de regagner aux yeux de l’Occident la légitimité qu’il a perdue en réprimant la population syrienne aussi violemment que son régime l’a fait.

Le gouvernement turc est très clair: son ennemi principal c’est l’irrédentisme kurde. Et une victoire des Kurdes de Syrie sur Daech pourrait permettre au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de se créer un sanctuaire et de reprendre la lutte armée en Turquie.

Les Kurdes, qu’ils soient syriens ou irakiens, ne cherchent pas à écraser Daech, seulement à défendre leurs nouvelles frontières. Ils espèrent que le monde arabe sera plus divisé que jamais. Reprendre Sinjar, oui, car c’est une zone kurde; attaquer Mossoul, non, car ce serait faire le jeu de Bagdad.

Pour les Kurdes d’Irak, la menace principale c’est la reconstitution d’un état central fort à Bagdad, qui pourrait contester l’indépendance de fait dont jouit le Kurdistan irakien aujourd’hui. Daech en empêche la création.

Les Chiites irakiens, malgré les pressions américaines, ne semblent pas prêts à mourir pour reprendre Falloujah. Ils défendent leur frontière confessionnelle, et ne laisseront jamais Bagdad tomber. Mais ils ne semblent pas pressés de ramener la minorité arabe sunnite dans le jeu politique irakien: il leur faudrait alors partager le pouvoir.

Pour les Saoudiens l’ennemi principal n’est pas Daech – qui est, après tout, l’expression d’un radicalisme sunnite qu’ils ont toujours soutenu idéologiquement. Ils ne font donc rien contre, leur ennemi avant tout étant l’Iran.

Les Iraniens, quant à eux, veulent contenir Daech, mais pas forcément l’anéantir, puisque son existence même empêche le retour d’une coalition sunnite arabe du type qui leur a fait tant de mal lors de leur guerre avec l’Irak de Saddam Hussein.

Enfin il y a Israël, qui ne peut que se réjouir de voir le Hezbollah se battre contre des Arabes, la Syrie s’effondrer, l’Iran s’engluer dans une guerre incertaine, et tout le monde oublier la cause palestinienne.

En un mot, aucun acteur régional n’est prêt à lancer ses troupes, baïonnettes au canon, pour reprendre les terres de Daech. Et à la différence de l’après-11-Septembre, les Etats-Unis non plus. La stratégie américaine aujourd’hui consiste à mener une guerre à distance centrée sur les bombardements aériens. Washington n’a pas la volonté politique d’envoyer des troupes au sol, et se contente de faire du containment, mettant à mort les terroristes à coups de bombes et de drones.

Et pourtant, une guerre ne se gagne pas sans infanterie au sol.

La France, peut-être elle seule, voudrait éradiquer Daech. Et elle essaye. Seulement elle n’a pas de quoi mener une telle guerre sur deux fronts, et dans le Sahel et au Moyen-Orient.

L’Etat islamique a atteint ses limites

Mais si elle n’a pas les moyens de ses ambitions, heureusement pour elle, Daech non plus. Après de remarquables et rapides gains territoriaux, les succès de Daech résident de plus en plus, comme ceux d’Al-Qaida naguère, dans la manière que le groupe a de faire la une des journaux et d’occuper les réseaux sociaux. Le système Daech a déjà atteint ses limites.

Il était fondé sur deux éléments: une expansion territoriale fulgurante et un effet de terreur qui visait à sidérer l’ennemi. Daech n’est pas un «état» islamique; contrairement aux Talibans, il ne revendique pas de frontières ou de territoire précis. Il s’agit plutôt d’un califat dans une logique de conquête permanente – occupant de nouvelles terres, ralliant les musulmans du monde – à l’image de l’expansion musulmane au premier siècle de l’islam. Ceci aura valu à Daech des milliers de volontaires, séduits par l’idée de se battre pour un Islam global plutôt qu’un morceau de Moyen-Orient.

Mais l’expansion de Daech est bornée, parce que le mouvement a atteint la limite des zones où les populations arabes sunnites voient en lui un défenseur. Les Kurdes au nord, les Chiites irakiens à l’est, les Alaouites, maintenant sanctuarisés par les Russes, à l’ouest – tous résistent. Au sud, ni les Libanais, inquiets de la présence des réfugiés syriens, ni les Jordaniens, scandalisés par l’horrible exécution d’un de leurs pilotes, ni les Palestiniens ne sont tombés dans la fascination de Daech. Bloqué au Moyen-Orient, Daech se lance dans une fuite en avant: le terrorisme globalisé.

L’attentat de Beyrouth contre le Hezbollah, l’attentat de Charm El-Cheikh contre les Russes et les attentats de Paris ont le même objectif: maintenir l’effet de terreur. Mais de même que l’exécution du pilote jordanien a suscité le patriotisme au sein d’un peuple jordanien pourtant peu homogène, de même les attentats de Paris transforment la lutte contre Daech en cause nationale. Daech va tomber dans la même impasse qu’Al-Qaida: le terrorisme globalisé n’est pas plus efficace, en termes stratégiques, que des bombardements aériens sans support terrestre. Comme Al-Qaida, Daech n’a aucun soutien populaire dans les populations musulmanes vivant en Europe; il n’y recrute qu’à la marge.

Reste maintenant à traduire sur le terrain l’indignation suscitée par les attentats. Une opération occidentale terrestre massive comme celle conduite en Afghanistan en 2001 est sans doute à exclure; toute intervention de ce type s’enliserait dans d’interminables conflits locaux. Une offensive terrestre coordonnée des acteurs locaux reste improbable tant sont diverses leurs motivations et leurs arrière-pensées. Pour cela il faudrait d’abord trouver un accord politique entre les acteurs régionaux, à commencer par l’Arabie saoudite et l’Iran.

La route est donc encore longue, à moins d’un effondrement soudain de Daech du simple fait de la vanité de son projet d’expansion permanente ou des tensions entre ses volontaires étrangers et les populations arabes locales. En tout cas, le pire ennemi de Daech, c’est lui-même.

© The New York Times

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