Ce qui distingue l’Etat, c’est qu’il est, parmi les différents acteurs de la vie politique, le seul qui détient le «monopole de la violence légitime». Faite voici plus de cent ans, cette affirmation du sociologue allemand Max Weber est plus actuelle que jamais, au moment où toute la planète essaie de faire face à la pandémie du coronavirus. En Suisse comme ailleurs, l’Etat est la seule instance susceptible d’imposer des mesures de protection à la population, de limiter les rassemblements de plus de cinq personnes, d’organiser et de développer le système de soins ou encore de réglementer l’ouverture des commerces ainsi que l’accès aux services indispensables. A l’étranger, c’est aussi l’Etat – en l’occurrence l’Etat allemand – qui a empêché Donald Trump de mettre la main sur un laboratoire en pointe sur le vaccin contre le coronavirus, ou du moins sur un projet de vaccin.

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L’Etat est aussi la seule force capable d’aider l’économie à franchir ce cap et d’atténuer au maximum les effets de la récession. Et cela par le biais d’un renforcement des mesures de chômage partiel, dont l’efficacité a été démontrée à plusieurs reprises, en Suisse, mais aussi en Allemagne. Ce dispositif est essentiel, comme le souligne l’économiste français Daniel Cohen: «Il faut absolument que l’outil de production soit intact quand l’économie repartira. Il faut donc éviter que les personnes soient licenciées. Licencier quelqu’un, c’est comme abattre un arbre. C’est très difficile de retrouver ensuite les compétences perdues.» Mais cela n’est pas suffisant. Il convient aussi d’octroyer des aides financières, notamment aux petites et moyennes entreprises (PME) et de soutenir les indépendants. A cet effet, le Conseil fédéral a prévu une enveloppe de 62 milliards de francs.

Les moins bien lotis

Se basant sur une étude de l’Ecole polytechnique de Zurich, des milieux économiques et financiers estiment que ce montant n’est pas suffisant, et que la Confédération et les cantons, avec l’aide des banques publiques, devraient investir quelque 100 milliards. Ils n’ont sans doute pas tort. Toutefois, ce sont grosso modo les mêmes qui, durant des décennies, en particulier depuis les années Reagan-Thatcher, n’ont cessé de plaider pour le «moins d’Etat» et le libéralisme à outrance, tout en s’opposant à toute régulation économique et sociale! Comme Francis Fukuyama dans La Fin de l’histoire, ces milieux avaient répandu l’idée que le libéralisme était le stade indépassable de l’histoire de l’humanité et que les classes sociales, comme les idéologies, avaient disparu. Cette vision du monde est totalement démentie par la crise actuelle, laquelle marque le retour de l’Etat comme acteur central de la vie politique, économique et sociale.

Cette vision du monde est totalement démentie par la crise actuelle, laquelle marque le retour de l’Etat comme acteur central de la vie politique

Les autorités fédérales et cantonales ont globalement bien travaillé depuis le début de la pandémie. Mais dans tout processus de ce genre, il y a des catégories de la population qui sont moins bien loties que d’autres:

• Des entreprises ont profité de la crise pour ne pas renouveler les contrats de travailleurs temporaires.

• Les travailleuses et les travailleurs de certains services (postes et commerces d’alimentation par exemple) doivent bénéficier de mesures de protection supplémentaires.

• Le télétravail est plus facilement accessible aux cadres qu’aux salariés non qualifiés.

• On peut aussi se demander si les demandeurs d’asile (notamment pour des raisons linguistiques) ainsi que d’autres groupes de population défavorisés perçoivent tous les messages et toutes les recommandations des autorités. Durant la grippe espagnole de 1918-1919, la mortalité était d’ailleurs nettement plus élevée dans les quartiers pauvres que dans les plus aisés.

La notion de distance sociale

D’un point de vue formel, on peut s’interroger sur la notion de distance sociale. Est-elle vraiment celle qui s’impose? Car si l’on comprend parfaitement la distance sociale qui sépare un travailleur au revenu mensuel de 5000 francs d’un grand banquier qui gagne 100 fois plus, ce concept n’est-il pas un peu bizarre pour évoquer deux personnes qui se protègent? Distance physique, géographique ou de sécurité seraient des termes plus adéquats.

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Une crise de cette ampleur nécessite enfin un renforcement de la coopération internationale, tant sanitaire qu’économique. Pour s’en tenir à l’Europe, les politiques sanitaires sont de la compétence des Etats membres. Mais comme le soulignait récemment Le Monde, «c’est sur le plan budgétaire que le manque d’Europe est le plus criant». Les Etats-Unis vont mettre sur pied, pour soutenir leur économie, un plan de 2200 milliards de dollars (2000 milliards d’euros), alors que l’Union européenne dispose d’une enveloppe de 540 milliards d’euros. Certes, plusieurs Etats compléteront ce pactole, mais on reste malgré tout loin du compte, car l’UE compte 113 millions d’habitants de plus. Dans ces conditions, la sortie de crise risque d’être plus difficile en Europe qu’outre-Atlantique. Ce qui ne doit pas empêcher la Suisse, dont l’économie est avant tout tirée par ses exportations, d’être attentive à l’environnement international.


*Jean-Claude Rennwald, politologue, militant socialiste et syndical

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