La Russie d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a encore six ans, instable, tumultueuse et appauvrie, mais libre. Aujourd'hui la Russie est plus riche mais elle n'est pas libre.

Sa richesse, nous pouvons bien nous demander d'où elle vient mais elle est là, c'est un fait. Quant à l'absence de liberté, provient-elle d'un plan secret ou est-elle due à la logique des événements? Est-ce un héritage idéologique ou le fait de la conjoncture? Quoi qu'il en soit, ce qui est indiscutable, c'est que nous ne sommes déjà plus au carrefour d'un choix historique. Ce carrefour est derrière nous. Le choix a été fait. Et aujourd'hui nous vivons dans un autre pays.

Ce que nous avons perdu de plus important est la liberté. Ce qui a le plus changé, ce sont les règles de conduite, aussi bien dans l'économie que dans la politique, la vie publique, l'idéologie et les affaires extérieures. Un nouveau modèle d'Etat a pris forme et s'est consolidé. L'Etat est devenu une corporation. Qu'est ce que cela signifie?

Les changements législatifs et les restrictions de l'activité politique ont dévalué les actions que les citoyens détiennent dans cette sorte d'entreprise publique nommée «Etat russe». Tout se passe comme si cette entreprise publique avait passé en mains privées, comme si ses propriétaires nominaux, les citoyens russes, en avaient perdu le contrôle.

Cette corporation n'a pas de règle. Elle fonctionne par sélectivité, inégalité, discrimination. Il ne faut pas, pour en faire partie, de l'expérience, du professionnalisme, ni du mérite national mais de la loyauté.

Elle se sert même des sociétés d'Etat comme d'armes de choc. Selon le principe «privatisons les profits, nationalisons les pertes», celles-ci se sont mises à intervenir massivement dans le secteur privé, alignant, parmi les victimes de cette expansion de la corporation, Yuganskneftegaz, Sibneft, Silovye Machiny, Kamov, OMZ, Avto VAZ, Eastline.

Les sociétés encore en mains privées ressemblent de plus en plus à leurs jumelles étatiques. Quoi que leur demande l'Etat, elles s'exécutent, qu'il s'agisse d'une donation en faveur de quelque projet «nécessaire» ou de sa propre cession à de «justes» repreneurs. Il n'est pas question de s'y opposer: tout le monde a en mémoire le destin de Yukos.

Un autre principe important du nouveau modèle économique est la sélectivité: une société devra faire face à une taxation maximum (et parfois impossible) tandis qu'une autre bénéficiera d'allégements exceptionnels. Une fois, la vente d'actions sera interdite aux étrangers, une autre l'Etat la soutiendra absolument en l'accompagnant d'un soutien financier hors de toutes limites légales. Dans certains cas, les étrangers n'ont pas le droit de travailler dans des sociétés russes «pour des raisons de sécurité nationale», dans d'autres, ils y sont ardemment invités. Certains acheteurs paient un prix, d'autres cinq fois plus, et ainsi de suite.

La Russie n'a pas seulement perdu sa liberté économique, mais aussi sa liberté politique. Les prisonniers politiques sont de retour. L'organisation internationale «Freedom House», qui mesure les libertés politiques et civiles de 150 pays dans le monde, a relevé un brusque changement qualitatif en 2005: la Russie est passée du groupe des pays partiellement libres à celui des pays non libres, avec le Rwanda, le Soudan et l'Afghanistan, notamment. Si en 1990, la Russie était plus libre que l'Ukraine et les pays des Balkans, maintenant c'est l'inverse.

Le «corporationnisme» joue également un rôle central dans la sphère publique. La mise en veilleuse de la vie politique normale détruit les structures sociales qui sont faites pour repérer, formuler et protéger les intérêts des citoyens. A la place, la société est restructurée selon d'autres critères, professionnels, religieux ou régionaux.

L'idéologie du «corporationnisme» semble peu claire au premier coup d'œil. Elle n'est pas communiste, ni libérale, ni socialiste, ni nationaliste, si impériale. Mais elle existe. [...] C'est une idéologie d'octroi de privilèges, de crédits, de subsides et de pouvoirs aux «siens», de lobbying des «nôtres» par l'Etat, d'attribution des ressources du pays tout entier aux membres actuels et futurs de la Corporation. On protège les «siens» non parce qu'ils ont raison mais parce qu'ils sont «siens». C'est une idéologie d'agression à l'égard des «autres», non parce qu'ils ont tort mais parce qu'ils sont «autres».

Ce retour à la barbarie ne se limite pas au territoire russe. Il ne connaît pas les frontières nationales et ethniques. L'ancien chancelier d'un pays étranger peut être admis comme l'un des «siens» par la Corporation et devenir ainsi «notre homme en Europe». Alors qu'un entrepreneur russe, fondateur d'une société nationale ayant rapporté des milliards de dollars au budget de l'Etat, devient un «autre» et est envoyé au fin fond de la Sibérie.

Toute la puissance de l'Etat russe est mise au service de la protection des intérêts des seuls membres de la Corporation, que ce soit en refusant de laisser transiter le pétrole du Kazakhstan à destination des usines de Mazeikiai en Lituanie, en coupant l'électricité à la Moldavie, ou en menant la guerre du gaz contre l'Ukraine.

Qu'y a-t-il de mal à ce que les sociétés d'Etat deviennent la force motrice de l'économie? Que les sociétés privées exécutent les volontés de l'Etat? Que les autorités gonflent un secteur qui n'est pas celui du marché, renforcent le contrôle de l'Etat et posent des limites pour des raisons «stratégiques»? Qu'un capitalisme d'Etat soit en train de supplanter une économie de marché? Que la primauté du droit et l'égalité devant la loi n'existent pas, tandis que triomphent l'inégalité et la discrimination? Un tel modèle n'existe-t-il qu'en Russie? Et n'est-il vraiment pas viable?

Bien sûr, de tels pays existent dans le monde. La Libye et le Venezuela, l'Angola et le Tchad, l'Iran et l'Arabie saoudite, la Syrie et l'Irak. A présent la Russie se trouve parmi eux. Et un tel modèle politico-économique peut parfaitement durer longtemps. Dans certains pays de l'OPEP, il dure depuis un tiers de siècle, et au Venezuela depuis un demi-siècle. Il ne survit pas seulement grâce au prix élevé des ressources énergétiques puisque Cuba et la Corée du Nord n'en ont pas! Il y avait aussi le modèle soviétique, pas encore totalement oublié.

Du point de vue de l'histoire mondiale, il n'y a donc rien d'extraordinaire dans le modèle social adopté aujourd'hui en Russie. Cette terre et ses habitants peuvent supporter beaucoup, et longtemps. Sauf qu'au début du XXIe siècle, ce modèle est celui du tiers-monde, d'un groupe très spécifique de pays du tiers-monde dont les perspectives à long terme sont bien connues, quels que soient les bénéfices du pétrole, les moyens investis pour contrôler les pipelines et les histoires à l'eau de rose racontées à la télévision.

Le modèle de développement politico-économique actuel de la Russie est une impasse. Aucun des pays ayant choisi cette voie n'en est jamais devenu plus riche, ou plus fort, ou plus développé. La Russie ne le deviendra pas non plus. Le retard du pays ne diminuera pas, au contraire il s'accroîtra. Et comme d'habitude, ce sont les citoyens russes qui en paieront le prix.

Bien sûr, un changement est toujours possible. Mais il est peu probable qu'il provienne d'un changement d'opinion des autorités: la Corporation est impossible à convaincre, elle connaît tous les arguments. Son choix, elle l'a fait délibérément et en pleine connaissance de cause.

Dans une démocratie, un retournement de situation peut se produire lors des changements de pouvoir, qui ont lieu régulièrement, avec un minimum de coût pour la société. L'absence de démocratie n'empêche pas un changement de pouvoir. Celui-ci a lieu de toute manière. Mais lorsque les libertés sont limitées, il prend la forme d'une révolution «douce», comme la révolution de velours en Tchécoslovaquie en 1989 et la révolution orange en Ukraine en 2004. Le coût social de tels changements est bien plus élevé que dans un processus démocratique régulier.

Les mesures prises par la Corporation pour prévenir une révolution «de couleur» en Russie la rendent peu probable à court terme. Mais elles ne peuvent pas empêcher un changement de pouvoir. De toute façon, celui-ci se produira tôt ou tard. Mais il se produira, et la révolution ne sera peut-être pas «de velours». Le coût pour le pays en sera beaucoup plus élevé.

Il est difficile de dire aujourd'hui quand et comment se fera le changement de pouvoir. Mais quoi qu'il en soit, il faut déjà clairement se représenter ce qu'il faudra faire le moment venu. Et certaines choses peuvent être entreprises aujourd'hui déjà.

Pour ceux qui ne peuvent accepter un Etat «corporationniste», la «vénézuélation» de l'économie et la dégradation de la vie sociale, la situation actuelle semble être une impasse nauséabonde. Oui, dans un pays non démocratique, la lutte politique peut se terminer dans une mine. Avant qu'il puisse y avoir une action, il doit y avoir une parole, mais les médias les plus importants sont sous le contrôle de la Corporation.

Nous pouvons cependant commencer à faire ce que les autorités post-soviétiques n'ont pas su faire durant les quinze dernières années, à savoir séparer l'Etat des citoyens. Nous pouvons commencer notre propre séparation par une campagne de non-participation aux affaires de la Corporation. De cette manière, nous pourrons rétablir, par le bas, les libertés civiles, politiques et économiques. Des libertés que les citoyens ont déjà obtenues en 1905, en 1917 et en 1991, mais qu'ils ont ensuite gâchées.

Si nous réussissons, une nouvelle Russie pourra voir le jour. Une Russie libre, ouverte et tolérante, et par conséquent, dynamique, développée et stable sur ses bases. Un pays avec un avenir. Un autre pays.

Copyright: Kommersan

Traduit du russe par Natacha Stroot

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