Les uns parlent de future «démocratie sanitaire». Les autres de «précautionnisme». Pas question, jusque-là, d’exiger que l’intervention massive de l’Etat dans l’économie française ébranlée par le Covid-19 vire à «l’étatisation». N’empêche: l’heure est à la demande de nouvelles règles, pour brider encore plus cette «vision néolibérale» que la philosophe Barbara Stiegler, dans les colonnes du Monde, juge responsable de l’impréparation face à la pandémie. Une partie de la France, donc, se remet à rêver d’un colbertisme-dirigisme-souverainisme, dont Emmanuel Macron lui-même a presque adopté le langage. Ce que l’éditorialiste du Figaro Jean-Pierre Robin avait écrit dès le 30 mars: «La France renoue avec son péché mignon: l’économie administrée.»

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Revoir surgir ce vieux rêve d’un Etat omniprésent dans l’économie, à la fois guide, planificateur, investisseur et garant d’un haut niveau de protection sociale, est tout ce qu’il y a de plus normal. Le poids du Parti communiste et de l’extrême gauche dans la société française a ancré cette idée d’une puissance publique au-dessus de tout soupçon, alors qu’entreprises et marché sont diabolisés. Et la crise sanitaire actuelle, dont la gravité a souligné la dégradation des hôpitaux publics, a renforcé cette conviction d’un Etat indispensable, seul capable de défendre les 67 millions de Français.

L’Etat, problème ou solution?

Dont acte. Mais pourquoi ne pas regarder aussi les responsabilités de cet Etat? Le député Jean-Louis Bourlanges, fin observateur, s’y est risqué en affirmant dans le quotidien L’Opinion, au vu de la crise des masques et de la confusion initiale dans la prise de décisions, que «l’Etat a été le problème plus que la solution». Bien vu. Sauf que personne ou presque n’a embrayé. Les libéraux français, ultra-minoritaires, ont plus que jamais peur de leur ombre. Impossible, en cette période de confinement où l’Etat centralisé régit votre vie à coups d’attestations dérogatoires, de contrôles policiers et d’une pluie d’aides diverses, d’apparaître comme le défenseur de la liberté d’entreprendre, de la concurrence et de l’innovation privée…

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Finir par s’habituer au confinement et rêver d’une étatisation rampante sont deux dangers français. Cette crise se terminera. Mieux: les commissions d’enquête détermineront peut-être que le danger du Covid-19, aigu pour les personnes âgées et les malades chroniques, aurait pu être jugulé autrement, sans l’artillerie lourde du #restezchezvous, du 17 mars au 11 mai. La France se retrouvera dans le monde réel qui, dans l’immédiat, n’aura pas changé. L’Allemagne aura redémarré plus tôt son appareil industriel. La Chine continuera d’héberger les usines des groupes français si pressés, ces dernières décennies, de délocaliser pour accroître leurs marges. Donald Trump gardera intacte sa rancœur envers les Européens.

Préparer l’avenir

Il s’agira alors non pas de rêver d’un autre monde, mais de s’accommoder de l’ancien pour qu’une hécatombe économique ne succède pas au désastre sanitaire. Or l’Etat français, efficace lorsqu’il s’agit d’administrer, a jusque-là démontré qu’il ne sait pas se réinventer. Il broie depuis des décennies les artisans, les commerçants, les indépendants. Il s’est fait le complice, à travers les collectivités locales, de la domination des grandes surfaces, qui sortiront grandes gagnantes de ces mois sédentaires. C’est à l’Etat que ce pays doit en partie d’avoir enkysté ses talents médicaux, agricoles, scientifiques, universitaires, sous des couches administratives. La puissance publique française reste une superbe machine. Mais elle n’est plus, comme au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, synonyme de redressement et de renouvellement. Elle peine à mouliner les idées neuves.

Tout cela peut bien sûr changer. Un Etat de nouveau capable de fixer un cap, comme en rêvaient jadis les sociaux-démocrates, est très défendable. Voilà le défi. Dans leur confinement parfois compliqué, mais souvent confortable, les Français devraient, pour s’en convaincre, relire Pierre Mendès France. Après Mai 68, son livre Pour Préparer l’avenir (Ed. Denoël) dressait le bon constat: «Pour que la nation tout entière ait ainsi été touchée, il fallait sans doute que l’organisation de la société soit mauvaise. Dominée par des structures non représentatives, conçues en fonction de situations périmées, maintenue pour perpétuer des privilèges et finalement inadaptée aux besoins des Français, cette société a vacillé.»

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