Revue de presse

L’été 68: Couve de Murville, l’intendant de la Ve République

Le diplomate et commis de l’Etat accède au poste de premier ministre. Il passera comme une comète entre Pompidou à Matignon et… Pompidou à l’Elysée

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

Maurice Couve de Murville (1907-1999). Haut fonctionnaire «égaré en politique» pour Herodote.net, largement oublié en France comme en Suisse, bien que cet homme issu «de la meilleure bourgeoisie protestante», dit la Gazette de Lausanne du 10 juillet 1968, fût connu comme «joueur de golf à Crans-sur-Sierre». Ce jour-là, le Bordelais né à Reims succède à un «ancien banquier auvergnat» bouliste, lui, Georges Pompidou, avec qui il avait des relations exécrables mais qui est placé par de Gaulle sur la rampe de lancement de l’Elysée.

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De cet inspecteur des finances au service du régime de Vichy rallié ensuite à la cause du général avant qu’il n’entame une carrière diplomatique, la scrupuleuse fidélité lui vaut d’être nommé aux Affaires étrangères en 1958. Dix ans plus tard, il devient brièvement ministre de l’Economie et des Finances, avant d’être propulsé premier ministre. Pas pour longtemps, puisque la démission du général de Gaulle, après la victoire des opposants au gaullisme lors du référendum du 27 avril 1969, précipite la fin de son gouvernement, l’un des plus éphémères de la Ve République.

Cette comète de la politique éteinte au sprint législatif par Michel Rocard quelques mois plus tard allait servir un dessein de De Gaulle, croyait alors le Journal de Genève: celui, paradoxal vu le parcours du bonhomme, d’«accorder la priorité aux affaires françaises sur les affaires internationales». C’est qu’il s’agissait «de rétablir la situation économique, sociale et universitaire fortement compromise par les événements de mai».

La Gazette n’en doute pas une seconde: Couve de Murville sera «sans doute et avant tout à […] Matignon l’exécutant talentueux et précis de la politique présidentielle». Ses responsabilités d’ancien directeur des finances, «qui a tenu en main les principaux dossiers de la rue de Rivoli», le désignent tout naturellement «pour la rude tâche d’intendance qui attend son futur gouvernement». Avec seulement 18 ministres, celui-ci fut le plus restreint de la Ve République, avant celui de François Fillon en 2007.

Mais le général sait bien qu’il n’a jamais trahi, «même par un froncement de sourcils, la moindre répugnance devant une action imprévue», comme de devoir plancher maintenant «sur la participation ouvrière aux responsabilités des entreprises». C’est un commis de l’Etat, «un homme sûr pour un grand dessein», confirme la Gazette du lendemain, qui saura déblayer le terrain de la contestation généralisée. Pour un temps si bref que n’y suffiront pas son «excellence» de «diplomate imperturbable, abordant tous les problèmes avec un détachement infaillible» ni son «allure d’un vrai gentleman à l’anglaise, avec ce que cela comporte de froideur apparente et d’humour infaillible».

Et puis reste un problème, au moment où la France change d’exécutif: «Il est difficile de savoir quelles sont les vues politiques personnelles de M. Couve de Murville, en politique intérieure surtout. On ignore quelles sont au juste ses idées sociales. Le destin a voulu que ce bourgeois tranquille soit […] censé modifier aujourd’hui la condition prolétarienne en France.» Drôle de casting… L’épreuve sera donc «difficile», prévoit René Lombard, le correspondant à Paris du quotidien lausannois.

L’homme hérite d’«une majorité indocile» au parlement, mais cette «machine bien rodée, fonctionnant sans à-coups, […] dispose heureusement d’une bonne réserve de puissance». Cela ne lui évitera pas «de voir se dresser contre lui» ceux qui ont pu le soutenir «dans la rue et aux élections» du printemps 1968.

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