Revue de presse

L’été 68: les jeunes face à leurs aînés en Suisse

Omniprésent dans les années 1940 à 1980, le libéral vaudois Louis Guisan dressait, le 9 août 1968 dans «sa Gazette», le bilan des troubles estudiantins

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

 

 

L’avocat libéral vaudois Louis Guisan (1911-1998), pendant le XXe siècle, a été partout, partout. Conseiller communal à Yverdon, conseiller d’Etat, conseiller national puis aux Etats, représentant de la Suisse au Conseil de l’Europe, président du Parti libéral suisse et de l’Organisation des Suisses de l’étranger, colonel EMG et zofingien, directeur puis administrateur de la Gazette de Lausanne… On ne compte plus les postes qu’a occupés cet Avenchois respecté, mais aussi critiqué pour son côté traditionaliste, voire réactionnaire, protestant jusqu’au bout des ongles et prônant la modération en toute chose. D’ailleurs, lorsque des milieux d’extrême droite ont tenté de mettre la main sur «sa» Gazette – c’est le mérite de la modération de sa droiture, précisément –, il fut de ceux qui l’ont maintenue dans la mouvance libérale-démocrate.

«Les jeunes et leurs aînés», le texte qu’il publie à la une de la Gazette le 9 août 1968, frappe par sa hauteur de vues et sa sensibilité face aux mouvements qui agitent cette année-là. Cette sensibilité attentive au fait que l’on «se préoccupe de la Suisse de demain, des jeunes qui la feront et qui, dès maintenant, veulent qu’on les écoute». Que leurs aînés les écoutent, plus justement, ce qui correspond bien à l’esprit du temps. Sans se bercer de l’illusion qu’«en Suisse, les troubles sociaux sont révolus à jamais».

L’expérience et la culture

En cet été qui suit un printemps mouvementé un peu partout dans le monde, «la mise en question est l’œuvre des étudiants», fait-il d’emblée remarquer, mais «il est désirable que toute la jeunesse, celle des ateliers, des bureaux et des campagnes, comme celle des facultés, s’interroge sur son avenir et que, dans cette confrontation générale, les uns apportent leur expérience et les autres, leur culture». Par un dialogue fécond et en oubliant surtout les «quelques excités» qui veulent le «faire dégénérer», alors qu’ils vivent dans un «monde privilégié» où l’«on conteste non plus au nom du minimum vital mais pour une société plus humaine parce que moins matérialiste».

L’écoute des «cadets»

Cela dit, à cette jeunesse que «tous les orateurs du 1er Août» ont évoquée en cette année de troubles, Guisan tient à rappeler ceci: «Les aînés, qui tiennent à l’ordre, ne le feront pas régner en faisant appel à la seule force de l’Etat.» Aussi la génération qui arrive sur le marché du travail et aux postes de pouvoir doit-elle obtenir une certaine assurance: que ces «aînés […] écoutent leurs cadets». Délicieux vocabulaire qui montre bien, «à vrai dire», qu’«entre les écueils de la violence et du paternalisme, il n’est facile ni de parler ni d’écouter».

Et puis il y a le contexte général, que le «gazetier en chef» rappelle avec une forte conviction. «La Suisse, écrit-il, n’a que trop tendance à se laisser bercer par la satisfaction: satisfaction matérielle d’abord, parce que notre économie est prospère, notre population, pleinement occupée, notre franc, la monnaie la plus forte.» Voilà pour les faits: à cette époque, il est bon d’en entendre parler et reparler, ils sont répétés sur tous les tons dans une Helvétie qui ressemble au paradis sur Terre.

Mais avec Louis Guisan vient toujours la morale finale, qui reste l’apanage de ceux qui ont déjà bien vécu: «Tant de biens, juge-t-il, ne peuvent être que les fruits de notre bonne conduite. Les étudiants ont eu le mérite de nous rappeler que toutes choses, en tous instants, sont en question. Leur mérite sera durable si la jeunesse tout entière se met à l’œuvre avec les aînés.» Avec eux.

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