Revue de presse

L’été 68: Jo Siffert, le pilote fribourgeois qui voulait dépasser «les vieilles limites»

«Seppi», héros de tout un pays, avait remporté deux mois plus tôt son premier GP de formule 1. Henri-Charles Tauxe le rencontre pour la «Gazette de Lausanne» du 17 août 1968

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

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Quel est «un des plus vieux rêves de l’homme» pour se soustraire à sa condition, et un peu aussi à son époque? L’écrivain, journaliste, philosophe, psychothérapeute et auteur dramatique vaudois Henri-Charles Tauxe (1933-2013) a trouvé la réponse à cette question dans la Gazette littéraire du 17 août 1968. Et il l’a trouvée dans le style du supplément hebdomadaire de la Gazette de Lausanne, quasi inimitable et un brin ampoulé: «Echapper à la lenteur imposée à l’animal humain par ces deux cylindres musculaires et osseux que l’on nomme jambes.»

Mais encore? «Conquérir l’espace, nier l’étendue, oublier les vieilles limites», un peu tout ce à quoi on aspirait en 68. Alors, «parce qu’il éprouve le monde de la vitesse à son point maximal, parce qu’il défie la mort, comme le torero, parce qu’il est seul, tapi dans son monstre métallique, avec ses nerfs et ses réflexes pour seules armes, le coureur automobile exerce sur les foules une fascination toute particulière». Henri-Charles Tauxe, on l’aura deviné, parle ici du héros helvétique de ces années-là: Jo Siffert.

Lire aussi: Tout le monde aimait Jo Siffert («Journal de Genève et Gazette de Lausanne», 24.10.1996)

Deux mois plus tôt, le 20 juillet, le pilote fribourgeois a remporté sa première victoire en formule 1, à Brands Hatch, en Angleterre. Ironie du sort, c’est sur ce même circuit qu’il trouvera la mort trois ans plus tard, le 24 octobre 1971, laissant en deuil la Suisse entière, qui l’adorait. Mais pour l’heure, Henri-Charles Tauxe qui le rencontre pour une interview questions-réponses le décrit comme il était: une sorte de dandy de la compétition automobile, «assez grand, élancé, l’œil vif, la moustache à l’anglaise comme le veston bleu».

A visionner: le dossier de RTS Sport consacré à Siffert

L’homme est aussi «d’une courtoise simplicité malgré la gloire», il «sait le prix de la réussite»: «Partir de zéro, se battre seul, ne pas manger pendant deux jours s’il le faut, tout cela Siffert le connaît et l’évoque avec un sourire tranquille, […] sans vouloir jouer au self-made man qu’il est pourtant.» Bouffer de la vache enragée, il sait effectivement ce que cela veut dire, l’ami Joseph. Lui qui, «pendant longtemps», a fait «cavalier seul, n’appartenant ni à une écurie ni à une société».

Comment s’en sortait-il? «J’ai fait un apprentissage de carrossier, dit-il à la Gazette, et, très tôt, je me suis mis à vendre des voitures, ce qui m’a permis d’acheter des véhicules de compétition. J’ai commencé par la moto; il y avait une course en Allemagne, à Nuremberg; j’y suis allé avec une moto que je n’avais jamais conduite en compétition; j’ai fait le quatrième meilleur temps aux essais, puis la moto a brûlé…»

Des histoires comme celle-là, il y en a à la pelle, au début de la carrière de Seppi, qui a commencé en 1957. Mais onze ans plus tard, il dit mener «une vie de dingue»: «On ne peut jamais rester tranquille, même entre les courses. Il faut toujours voyager, toujours se presser. Cette année, je n’ai disposé que d’un week-end, parce que les 24 Heures du Mans avaient été renvoyées!» De plus, «il importe d’arriver en piste avec les idées claires», car «il ne faut pas perdre confiance en soi». «Un coureur qui perd confiance est perdu», insiste-t-il. Quand, au Nürburgring, «vous entrez à 280 à l’heure dans un écran de brouillard, […] l’essentiel est de se concentrer sur ce qui se passe, […] évacuer de son cerveau tout ce qui n’est pas la course».

A la question posée par le journaliste, enfin, de savoir si la vitesse le grise encore, il a cette réponse, sublime: «J’aime bien. Il faut aimer.»

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