Revue de presse

L’été 68: l’armée suisse ne badine pas avec la discipline

Il y a cinquante ans, on apprenait que deux recrues avaient été condamnées à de la prison ferme pour propagande communiste. L’occasion, pour le «Journal de Genève», de rappeler les fondamentaux de la milice helvétique

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

Le 11 juillet 1968, à l’enseigne de ce que son rédacteur en chef, Bernard Béguin, appelle «le peuple et l’armée», le Journal de Genève consacre son éditorial à un coup de tonnerre dans un paysage de la conscription obligatoire qui commence à chanceler, sous le titre «Discuter, oui. Saboter, non»: «Le Tribunal militaire de division 10A […] a condamné à 6 et 8 mois d’emprisonnement ferme deux recrues qui avaient distribué des tracts communistes au sein de leur école.» C’est un journaliste valaisan qui emploie ce terme qualifiant la tendance politique si honnie en Occident pendant la guerre froide.

Voilà donc «de quoi émouvoir légitimement l’opinion publique». Mais n’y a-t-il pas là «sévérité excessive»? Béguin réfute l’argument en bloc, et dit que ce n’est pas la question. Car ce fameux tract dénonçait entre autres la «discipline visant à faire du soldat un automate prêt à obéir à n’importe quel ordre» venant du «pouvoir absolu des officiers». Les juges ont considéré qu’il ne s’agissait donc pas là «de propagande politique, mais […] d’une action visant directement les structures de l’armée». D’une action clandestine qui avait été dénoncée, contre «un groupe» de recrues «dont l’activité» consistait «à ruiner la discipline militaire».

Anarcho-trotskystes et phalango-fascistes

En ce temps-là – et encore au moins pendant trente ans – on ne rigolait pas avec la discipline, surtout quand une déficience en ce domaine concernait «un groupe d’intellectuels pro-chinois», des maoïstes comme on en comptait pas mal en Suisse romande parmi les jeunes. Le Journal constate que ce groupe aurait tout aussi bien pu être, selon le lexique en vogue à l’époque, «anarcho-trotskyste, ou phalango-fasciste, ou néo-nazi». Sous-entendu: ce ne sont pas les idées en elles-mêmes qui sont en cause, même si l’on peine tout de même un peu à le croire avec le recul temporel.

Non, ce qui est inacceptable, c’est ce «comportement à l’égard de l’armée». Donc «dire que les deux recrues ont été condamnées pour propagande communiste», c’est donner à ce parti – légal – «des martyrs qu’il n’est pas prêt à canoniser». Quant à savoir si le jugement est finalement sévère ou non, Béguin s’en tire par une pirouette en écrivant que «si le cas avait été jugé […] non pas à Savièse mais à Genève, où l’on est plus habitué aux excentricités idéologiques d’une certaine jeunesse, on l’aurait pris un peu moins au sérieux». Et voilà l’éditorialiste pris au piège du cliché consistant à creuser le fossé villes-campagnes!

L’image même de la démocratie

Mais au-delà de la plaisanterie, il faut rétablir l’ordre, fait valoir ce dernier. Car «demeure un principe» intangible: «Dans aucun pays, le plus «progressiste» soit-il, l’armée ne badine avec ceux qui organisent la rébellion.» Un peu plus et l’on parlerait quasiment de mutinerie. Et pourtant! Quel exemple, s’exclame de facto le Journal. Rares sont en effet les Etats «qui permettent, comme on peut le faire en Suisse, la discussion du rôle de l’armée, dans le cadre des institutions et dans le cadre de l’armée elle-même».

Celle-ci était bien plus fournie en hommes il y a cinquante ans qu’aujourd’hui, grâce au devoir de servir auquel peu échappaient. Et de conclure par ce plaidoyer pour la milice dans une démocratie «modèle»: «Exemplaire est le serment prêté non pas à des chefs, non pas à un parti ou à une idéologie, mais à une Constitution émanant du peuple et faisant du peuple le souverain permanent de la nation. Que le peuple le veuille et cela changera.»

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