Revue de presse

L’été 68: Léonard Ragaz, ce contestataire alémanique si oublié

On fêtait en 1968 le centenaire du théologien qui se fit connaître par un fort engagement politique à gauche. Mais outre-Sarine seulement

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

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Ce 30 juillet 1968, le Journal de Genève cède à son penchant conservateur en pensant que «la manière de contester» d’un certain Léonard Ragaz (1868-1945) «valait bien celle du Living Theatre», à Avignon la même année – un spectacle sur lequel nous reviendrons prochainement. Mais qui diable était ce Ragaz? Un théologien d’origine grisonne qui fit ses études à Bâle et développa une sensibilité certaine pour les questions sociales, ce qui fait le beurre des célébrateurs d’anniversaires en cette fameuse année 68.

Centenaire, donc, celui que le Journal considère comme «le père du socialisme religieux chez nos Confédérés» et comme un «contestateur» oublié en Suisse romande. Grands hommages dans la presse alémanique, mais rien en Suisse romande, si ce n’est une photo légendée parlant d’un «des quelques Suisses qui, au XXe siècle, ont atteint à une notoriété mondiale». Commentaire du journaliste: «Il faut donc croire que le monde s’arrête à la Sarine.»

Bien sûr que non. N’empêche, l’occasion est trop belle de serrer les rangs fédéraux. Le quotidien genevois rappelle donc à ceux qui l’ont oublié (c'est-à-dire tous) que l’homme «est descendu de son village grison pour semer un trouble, salutaire selon les uns, pernicieux selon les autres, dans bien des consciences durant la Première Guerre mondiale», et même ensuite. «Nos Confédérés» alémaniques ayant largement célébré les 100 ans de ce «bouillant théologien», il suffit donc au Journal de citer la National-Zeitung de Bâle (disparue en 1975) et le Tages-Anzeiger de Zurich.

Dans la cité rhénane, un des biographes de Ragaz «découvre dans cette personnalité» des sujets d’irritation pour les «bourgeois»: il fut «un communiste, si l’on entend par «communisme» l’amour fraternel qui pourrait amener les premiers chrétiens à mettre leurs biens «en commun». Ensuite, il fut antimilitariste, […] cet ancien officier dans la troupe des cadets, cet aumônier militaire, qui était aussi un excellent tireur au pistolet» et s’est «fait l’avocat des objecteurs de conscience» en 14-18. Puis celui du service civil et de «la paix par le travail».

Désarmer par patriotisme

Sur les bords de la Limmat, on préfère évoquer le souvenir plus général d’un homme engagé. Entre-deux-guerres, il prêcha rien de moins que «le désarmement de la Suisse, par patriotisme, parce qu’il désirait voir son pays donner au monde un exemple». Et le Journal d’ironiser un brin: «Certes, si les idées de Léonard Ragaz avaient été contagieuses, le monde s’en fût bien mieux trouvé.» Mais «quelque jugement que l’on porte sur les idées de ce combattant pacifique, il faut reconnaître qu’elles ne procédèrent jamais de quelque calcul intéressé, mais du seul désir de vivre de sa foi». Après tout, Dieu est bien là pour sauver le monde…

Morale de l’histoire? Les Romands ne devraient pas oublier que Ragaz tenta de «combler le fossé» entre eux et les Alémaniques durant la Grande Guerre et qu’il réussit à convaincre le peuple suisse, en mai 1920 – «contre bon nombre de ses adversaires» –, à voter pour la Société des nations. Lorsque le Parti socialiste se rallia à la défense nationale en 1935, il donna sa démission. Puis il rejeta sévèrement antisémitisme et national-socialisme, dit le Dictionnaire historique de la Suisse. Il refusa de se soumettre à la censure et fit paraître ses  Neue Wege illégalement. «Sa théologie du royaume de Dieu, indissociable de l’engagement politique, annonce les principes de la théologie de la libération.»

L'été 68 au jour le jour

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