Revue de presse

L’été 68: Leonid Brejnev menace la Tchécoslovaquie

Six semaines avant l’invasion de Prague, l’inquiétude est déjà grande d’entendre le maître de l’URSS gronder contre Alexander Dubcek

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

 

La Tchécoslovaquie, c’est LE sujet qui va occuper les médias durant tout l’été 1968. A cause du Printemps de Prague, période de l’histoire du pays durant laquelle le Parti communiste introduit le «socialisme à visage humain», un peu de liberté d’expression, et prône une relative libéralisation depuis l’arrivée au pouvoir, au début de l’année, d’Alexander Dubcek. Cette parenthèse s’achèvera le 21 août avec l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie. Le réformateur connaîtra le destin que l’on sait, en occupant bien plus tard, après la Révolution de velours de 1989 à 1992, le poste de président du parlement fédéral de la République fédérale tchèque et slovaque.

Aussi, lorsque Leonid Brejnev, alors secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, évoque à Moscou l’écrasement de la réaction à Budapest en 1956 «pour la première fois depuis longtemps», comme le remarque le Journal de Genève, l’avertissement paraît clair: «L’URSS ne peut pas être indifférente, dit-il, et elle ne le sera jamais, aux destins des constructions socialistes des autres pays ainsi qu’à la cause commune du socialisme et du communisme mondial.»

Pour François Landgraf, le rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, décédé en 2011, il n’y a pas photo: «Moscou hausse le ton.» Car si «les dirigeants du Kremlin sont assez réalistes pour savoir qu’ils n’ont que peu de moyens de pression sur la Chine, l’Albanie ou la Yougoslavie, il en va différemment de la Tchécoslovaquie». Et là, il faut un peu lire entre les lignes. «Dubcek et son équipe sont coupables, subjectivement ou objectivement, de mettre en question deux dogmes, celui de la propriété socialiste des moyens de production et celui du rôle dirigeant du parti.»

Ce qui énerve hautement la puissance de tutelle, c’est que le satellite «se prête aux conspirations occidentales dont l’objectif est de distendre les liens entre les pays socialistes». Il faut donc «montrer aux responsables de Prague que certains de leurs sujets franchissent des limites intolérables», mais en ne les nommant jamais, tel un «réquisitoire contre X». Comment? Par la force et l’étalage de la puissance des troupes, en organisant des manœuvres d’état-major du Pacte sur sol tchécoslovaque. Autant de tentatives d’intimidation, et le symptôme que le Kremlin craint de perdre «le contrôle de la situation». Ces manières, à la longue, sont connues, «elles ont valeur de sévères mises en garde».

Péché d’orthodoxie

Parallèlement, le Soviet suprême multiplie les «appels du pied aux conservateurs qui sont encore nombreux», tout en rappelant donc le souvenir cuisant des Hongrois douze ans plus tôt, avec cette leçon historique: «Le jour où l’on passe à l’action, les opportunistes sont suffisamment nombreux à rejoindre le camp du plus fort.» Autrement dit, si l’URSS «n’est pas intervenue militairement» jusqu’ici, «l’hypothèse ne peut être totalement exclue». Le déclencheur, ce pourrait bien être le non-respect des critères d'«orthodoxie marxiste-léniniste».

Le pire est à venir

Landgraf craint que le prochain Congrès extraordinaire du Parti communiste tchécoslovaque n’aille que dans une seule direction, celle d’un défi consistant à prendre des décisions qui, «sur tous les plans», mettront en cause «les lois que M. Brejnev voudrait voir respectées par tous ceux qui se disent amis de l’Union soviétique». Mais de toute manière, les relations entre les deux pays sont déjà très mauvaises en ce début du mois de juillet 1968, quelque six semaines avant l’entrée des chars dans Prague. La Gazette le pressent bien: si les choses évoluent encore dans le même sens que depuis le début de l’année, «alors tout sera possible, à commencer par le pire».

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