Revue de presse

L’été 68: l’urbanisation croissante du monde effraie

Pour la «Gazette de Lausanne», Christian Sulser assiste en juillet 1968 à un congrès international sur le sujet. A cette époque, le développement des villes portait un nom: l’américanisation

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

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Ils existaient depuis longtemps, le rat de ville et le rat des champs. Ce grand voyageur qu’était Christian Sulser (1935-2001) transpose, en ce 27 juillet 1968, la fable de La Fontaine au genre humain en titrant, précisément: «L’homme des villes et l’homme des champs». Rédacteur de la Gazette de Lausanne et pour d’autres médias, il était aussi connu pour son fameux système de «fiches documentaires» qu’il transmettait aux journalistes stagiaires romands des années 1980. C’était le père de l’actuelle rédactrice en chef adjointe du Temps, Eléonore Sulser.

Cet été-là, la Gazette envoie Christian Sulser à «Upsal» (Uppsala, en Suède), où se tient le 6e Congrès international d’esthétique, entre autres consacré à l’urbanisation croissante de la planète. Qui effraie le «vieux monde», mais aussi les adeptes du fromage de chèvre fabriqué dans les recoins les plus reculés des campagnes européennes. Malgré ces résistances de part et d’autre, la question posée est: «Pourquoi cette fascination exercée par les villes?» Réponse, partielle, forcément: parce que c’est «l’endroit où l’on s’informe, où l’on conteste», attrait à la fois pédagogique et politique.

Ce n’est pas une spécialité occidentale, rappelle Sulser. Car lors d’«une conférence sur l’habitat rural à Minsk», Vladimir Novikov, vice-président du Conseil des ministres de l’URSS, reconnaissait encore tout récemment que, «dans le cadre d’une politique de rationalisation de l’économie, sur les 700 000 villages» que comptait alors le pays, «un demi-million devrait disparaître». Un phénomène s’accélère, donc, sur presque tous les continents, avec plus ou moins de justice sociale, puisque les «pauvres» sont en général rejetés en périphérie, dans ce que l’on commençait à peine à appeler les «bidonvilles».

Croissance de la répression

Dans ces débats de haute tenue, l’envoyé spécial relève aussi que l’urbanisation croissante va de pair avec celle de «l’appareil de répression»: «Ce n’est pas seulement vrai au niveau de la matraque et du combat de rue.» C’est vrai aussi au niveau des parcomètres ou des interdictions de stationner que l’on voit se multiplier dans les villes s’engorgeant de véhicules automobiles privés, fruit de la croissance démographique et économique. Leur pollution, d’ailleurs, commence aussi à inquiéter.

A l’époque, ce mouvement porte un nom: il s’appelle «l’américanisation». Celle-ci dit «le niveau avancé de l’industrialisation, une consommation et une production élevées». Mais «il n’y a pas de formes bonnes ou mauvaises»: «Un quadrillage peut être démocratique ou antidémocratique. Cela dépend de la répartition des classes sociales dans les cases, ou de la répartition des autorités, ou de la division du travail, ou de la hiérarchie des réseaux de communication.» Déjà.

Accélération de la cadence

Il faut quand même nuancer le tableau en précisant que personne n’est sûr que «l’américanisation» – comme dit le spécialiste – soit une bonne chose pour le monde et même «une bonne formule pour l’Amérique». Car l’accélération de la cadence a une conséquence majeure, avec laquelle tout le monde n’est pas d’accord: «Le passage de la vie du chasseur à celle de l’agriculteur a pris un millénaire. Aujourd’hui, l’homme des champs doit devenir citadin, vite.» Mais «transplanté dans la ville», il ne trouvera rien de ses structures habituelles, de proximité, propres aux villages et à leurs petites communautés.

Une libération de l’homme? Sulser conclut: l’opération «conduit aussi à un désarroi profond». On peut craindre qu’il ne l’emporte sur les avantages.

L'été 68 au jour le jour

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