Revue de presse

L’été 68: le port d’armes civil, ce fléau américain

A une époque où l’humeur était plutôt au «peace and love», le président Johnson voulait légiférer en la matière. Il avait beaucoup de monde et de traditions contre lui

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

«Extraordinaire démocratie que l’américaine où la liberté est poussée […] jusqu’à la libre disposition des moyens de mort.» Rien n’aurait donc changé en un demi-siècle aux Etats-Unis, depuis qu’Antoine Bosshard écrivit ces lignes, le 6 juillet 1968 dans la Gazette de Lausanne? Le journaliste vaudois rebondissait ainsi sur une «remarque désabusée que le président Lyndon Johnson» avait faite quelques jours après la mort de Robert Kennedy – assassiné comme son frère aîné John cinq ans plut tôt – en présentant «une nouvelle loi sur le contrôle des armes à feu».

«Bobby has been shot!» Cri de panique symptôme d’«une délirante course aux armements au sein même de la nation»: «Une statistique estime de 150 à 200 millions le nombre des armes à feu aux Etats-Unis.» D’où cette déclaration fracassante de la Maison-Blanche à une époque où personne ne parlait encore ouvertement des dangers du tabagisme: «Il est aussi simple, dans notre pays, d’acheter une arme à feu qu’un paquet de cigarettes.» En 2018, plus d’un milliard d’armes circulent dans le monde, dont près de 40% sont la propriété de civils américains.

Si telle situation étonne encore de nos jours, l’explication, à la fin des années 1960, apparaît simpl(ist)e et sans beaucoup de nuances, dans un contexte «très américain et très démocratique». Elle réside dans «le souci de préserver les droits de l’individu et de l’Etat», mais plus encore «le droit à l’autodéfense de l’individu», colt à la ceinture. Le Far West n’est pas si loin, «il habite […] encore les consciences». Se défendre, c’est revendiquer un «sentiment de dignité» là où commence la violence de l’autre. Mais où débute-t-elle, justement? Toute la question est là… Il y a dix ans, la Cour suprême des Etats-Unis a d’ailleurs confirmé le droit individuel de chaque Américain à posséder une arme et à s’en servir, notamment dans les cas d’autodéfense, interprétation subtile du deuxième amendement de la Constitution.

Des poussées d’eczéma

Cependant, connaissant les cow-boys du Far West en question, «on pouvait craindre» que le meurtre de RFK ne provoquât alors «un accaparement encore plus inquiétant» de tels joujoux. Mais dans un premier temps, «c’est le contraire qui s’est produit», à la faveur des mouvements non-violents, du peace and love qui faisait alors fureur et donnait des poussées d’eczéma aux conservateurs bien décidés à terminer la guerre du Vietnam par une extermination générale au Nord. Des Américains ont ainsi «rapporté leur arme à la police, bien des armuriers ont fermé boutique, des milliers des comités se sont formés pour adresser une pétition aux congressistes afin de faire passer» cette loi innovante.

«Réaction saine et salutaire qui a sans doute facilité la tâche du président Johnson», dit Bosshard. Celui-ci a osé, le premier et bien avant Barack Obama, affronter «l’hostilité de la National Rifle Association» (NRA), lobby sans doute encore plus puissant à l’époque qu’aujourd’hui, fort de près d’un million de membres, qui avait mené «une campagne acharnée contre ces limitations», qui finiront dans les oubliettes de l’Histoire avec l’arrivée de Nixon au pouvoir quelques mois plus tard.

Pour la Gazette, cela ne faisait d’ailleurs «aucun doute»: si les lois Johnson devaient s’appliquer de manière très stricte, «un vaste marché clandestin» s’établirait alors, situation encore aggravée par le fait que subsisteraient de toute manière «ces stimuli d’agressivité que sont […] les milliers d’émissions et de textes où la violence est pain quotidien». Et le «signe d’une crise de civilisation».

Dossier
L'été 68 au jour le jour

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