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Une assemblée générale des étudiants dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, le 15 mai 1968.
© AFP

Revue de presse

L’été 68: les révoltes de mai vues par Socrate, Platon et Dieu

Charles Werner, philosophe au crépuscule de sa vie, analyse les troubles de Mai 68 dans le «Journal de Genève» avec un recul quasi stratosphérique

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

«Notre monde a été fortement ébranlé par la révolte des étudiants, qui s’est produite dans tous les pays, et qui a revêtu une intensité particulière en France, à Paris.» L’homme qui écrit ces lignes le 5 juillet 1968 n’est pas un inconnu du Journal de Genève, puisqu’il y a assumé près d’un demi-siècle durant la chronique philosophique. Il s’agit d’un ancien recteur de l’Université du bout du lac, de 1928 à 1930: Charles Werner. Pour lui, Aristote et Platon, ainsi que la révélation chrétienne, formaient la base d’une pensée qui voit en l’homme le médiateur entre la nature et Dieu.

C’est donc à l’âge de 90 ans et armé de ce solide bagage intellectuel qu’il prend la plume quelques mois avant sa mort, en février 1969, pour tenter, dit le Journal, une «analyse en profondeur» de cette crise estudiantine. Ainsi, écrit-il, la cause «du mal qui s’est déclaré avec tant de violence […] est que la science, telle qu’on l’enseigne dans les universités, a perdu de vue la vraie nature de l’homme.» Bigre. Mais encore? «Absorbée par la conquête du monde matériel, elle a perdu de vue l’âme humaine et sa destinée sublime, qui dépasse tout le monde matériel.»

A l’origine: la pensée grecque

A l’appui de sa démonstration, Werner remonte alors «à l’origine de notre civilisation, dans la pensée grecque». Plus précisément à Socrate et à Platon, philosophes antiques dont il retient cette leçon: «Au-dessus du monde sensible, aperçu par les sens, il y a le monde aperçu par l’intelligence, le monde intelligible, le monde des Idées, qui sont les modèles éternels des choses. Et si nous remontons par la pensée jusqu’au sommet du monde intelligible, nous apercevons, comme dans un éclair fulgurant, l’éblouissante clarté du Bien.»

Cette connaissance, poursuit le vénérable philosophe, a laissé la place à l’amour dans l’avènement du christianisme – on résume – et à sa morale consistant à dire que si l’homme gagne le monde entier, sa conquête ne lui sert à rien s’il y perd son âme. «Or c’est là précisément ce qui s’est produit dans les temps modernes. L’homme s’est efforcé de conquérir tout l’univers» – une année plus tard, il ira sur la Lune. «Et il a couru le risque de perdre son âme.» Conclusion désenchantée: «Nous voyons aujourd’hui le résultat de cette funeste imprudence.»

Mai 68 héritier de l’Antiquité grecque et du christianisme? Voilà une interprétation pour le moins originale de cette «révolution» menée par des étudiants que beaucoup ont alors effectivement vus comme des enfants gâtés sur la fin des Trente Glorieuses. Oubliant parfois que cette jeunesse réclamait aussi un meilleur partage des fruits d’une croissance économique qui paraissait alors infinie.

A la source, non aux symptômes

Déconnecté, Charles Werner? Pas tant que ça. Plutôt apôtre d’une action qui doit s’attaquer à la source des maladies et non à leurs symptômes. Mais conscient tout de même que le malaise ressenti dans les universités touchait aussi plusieurs enseignants. Aussi reconnaît-il qu’on avait «proposé diverses mesures» pour y remédier. «Certaines sont fort bonnes, notamment celles qui préconisent une «humanisation» des rapports entre professeurs et étudiants, par des contacts et des échanges plus intimes et plus fréquents.» #MeToo n’était pas encore passé par là…

On a cependant un peu oublié à quel point la société occidentale était encore sclérosée dans ses rapports sociaux, conservatrice dans ses idées, en 1968, notamment avec une relation à l’autorité que les jeunes commençaient à peine à contester. Et «l’éblouissante clarté du Bien» vantée par le philosophe en était aussi une, d’autorité.

Dossier
L'été 68 au jour le jour

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