Revue de presse

L’été 68: Sakharov prône la coexistence pacifique avec les Etats-Unis

Le physicien soviétique dissident, en cet été 1968, sort un livre qui va faire de lui le symbole suprême de l’ouverture d’esprit en URSS, contre la guerre froide

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

Le physicien soviétique Andreï Dmitrievitch Sakharov (1921-1989), on le sait, a effectué des recherches sur les armes thermonucléaires, la physique des particules, et il est entré à l’Académie des sciences d’URSS en 1953. Mais, ensuite, opposé à la poursuite de ces expériences, il a rallié l’intelligentsia dissidente en 1966. Dans ce contexte, il s’inquiète des conséquences de ses travaux sur l’avenir de l’humanité et tente de faire prendre conscience du danger de la course aux armements. Il obtient un succès partiel à travers la signature du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires en 1968.

La même année, il écrit Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté intellectuelle. Un samizdat, soit un ouvrage imprimé et diffusé clandestinement. Il a alors 47 ans, c’est «un des plus brillants physiciens d’Union soviétique, spécialisé dans la recherche de l’application pacifique de l’énergie thermonucléaire», confirme la Gazette littéraire du 10 août. Et son ouvrage consiste en «un étonnant manifeste de 10 000 mots». Etonnant pour une «personnalité exemplaire de l’establishment russe […] dont les copies ont circulé sous le manteau parmi l’intelligentsia d’URSS avant d’arriver aux Etats-Unis où le New York Times s’est empressé de le publier».

Toutes les menaces

Aux yeux du monde, c’est un choc que cette vision à 180 degrés de celle du Kremlin sur les contingences de la guerre froide. Car «l’essentiel du message de Sakharov est celui-ci: l’humanité entière est menacée de destruction; physiquement par la menace thermonucléaire, la surpopulation, la famine et la pollution atmosphérique; moralement par l’Etat policier, l’absence de liberté intellectuelle». En confirmant les horreurs du stalinisme, il prône un «rapprochement des puissances socialiste et capitaliste» par étapes «jusqu’en l’an 2000».

Après une démocratisation similaire à celle menée par Dubcek en Tchécoslovaquie, d’importantes réformes sociales aux Etats-Unis, le désarmement et une assistance accrue au tiers-monde, «les dix dernières années du siècle consacreraient le rapprochement des deux grands blocs mondiaux, qui seraient réunis par un gouvernement unique dans un esprit de liberté intellectuelle, de progrès économique et scientifique». Bien «idéaliste dans les circonstances» d’alors, «l’ouverture d’esprit» de Sakharov – et d’autres savants russes avec lui – jette cependant pour le quotidien vaudois «une lueur d’espoir sur l’évolution de la coexistence pacifique», leitmotiv de tous ceux qui, dans la société de 1968, revendiquent cet adjectif très à la mode.

Et l’épouvantail chinois?

Une inquiétude demeure néanmoins, selon la Gazette. La Chine. L’épouvantail chinois. Sakharov n’y fait «aucune allusion […] dans son plan de rapprochement». Il dénonce seulement la politique de Mao, qu’il qualifie de «monstrueuse, grotesque et tragicomique, répétant jusqu’à l’absurde de nombreux caractères du stalinisme et du nazisme».

On connaît la suite. Victime en 1973 d’une violente campagne de presse, Prix Nobel de la paix en 1975, déchu de ses titres et récompenses en 1980, Sakharov est placé en résidence surveillée à Gorki de 1980 à 1986. En 1988, il fut élu au présidium de l’Académie des sciences et, en 1989, député au Congrès des députés du peuple. A la fin de la même année, il meurt avec les honneurs du monde entier, en symbole suprême de la contestation dans une Union soviétique agonisante elle aussi. En «saint laïc», disent alors le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, sous la plume du professeur Georges Nivat.

Dossier
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