Revue de presse

L’été 68: une femme alcoolique, c’est pire qu’un homme qui boit

Expliquant pourquoi les dames sont plus sensibles aux effets de la dive bouteille, le «Journal de Genève» du 21 août 1968 ne brille pas particulièrement par son objectivité

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

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Dans son inénarrable page hebdomadaire «Pour nos lectrices» – entre ses conseils cosmétiques, les soins aux chats d’intérieur ou la présentation d’un nouvel imperméable qui fait de la dame autrefois «vilain petit canard» un «cygne majestueux» – le Journal de Genève du 21 août 1968  livre ce titre, terrible, avec ses articles définis: «La femme et l’alcool». Boum. C’est que le vice de la boisson «est en nette progression» chez elle, selon le Bureau fédéral des statistiques.

Les chiffres sont là, quoique peu parlants: «Les décès féminins par suite de cirrhose du foie avec alcoolisme ont subi, pour la période de 1961 à 1966, une augmentation de 135%» depuis le milieu des années 1930. Et «les admissions premières de femmes pour causes d’alcoolisme dans les hôpitaux psychiatriques suisses accusent pour les années 1961-1964 une augmentation de 183%».

Ces pourcentages sont donnés bruts de décoffrage, sans les chiffres absolus, ce qui rend leur interprétation difficile. Mais le Journal, en tout cas, ne se prive pas de donner la sienne, qui ne brille pas forcément aux oreilles contemporaines: «La dégradation de la personnalité qui accompagne l’alcoolisme chronique évolue plus rapidement chez la femme et porte plus en profondeur. L’alcoolisme d’une épouse, d’une mère, a des répercussions plus néfastes sur la vie familiale que l’alcoolisme du mari, du père.»

Elle «néglige son ménage»

Ah bon? Et pourquoi cela? Parce que «la femme alcoolique néglige son ménage, son époux, et surtout des enfants dont l’éducation première lui incombe». Les enfants de pères alcooliques apprécieront… Mais le pire, c’est qu’une femme dépendante de la boisson a «honte de son état», elle cherche donc «à le cacher». Pire encore: «Elle montre un pouvoir de dissimulation extraordinaire et arrive parfois assez longtemps à tromper son entourage.» Et le sommet, c’est que tout traitement peut encore être retardé du fait que «la famille cherche à son tour à cacher la véritable situation dans l’espoir trompeur que les choses s’arrangeront avec le temps sans intervention de l’extérieur».

Et le quotidien genevois de passer à l’explication biologique. «Chez la femme, la quantité d’alcool ingérée donne une alcoolémie supérieure à l’homme de même poids. Lorsqu’un homme, par exemple, qui pèse 65 kilos boit 1 dl de whisky – qui contient en moyenne 35 g d’alcool – l’alcoolémie sera, après 40 à 60 minutes, de 0,8‰. Chez une femme de poids égal, 1 dl de whisky occasionnera une alcoolémie de presque 1‰. Cette différence s’explique par le fait que le corps féminin comporte plus de tissus graisseux que l’organisme masculin. La solubilité de l’alcool dans les tissus graisseux étant plus faible que dans les autres, la concentration d’alcool dans ces derniers tissus se trouve ainsi augmentée.»

Tant pis pour les mâles

Chance ou pas de chance? La question demeure ouverte pour les amatrices et les amateurs du petit rosé frais sous la tonnelle. Reste que «le problème est d’importance pour toute la nation», écrit un(e) certain(e) H. S. M., car «l’ordre naturel ne saurait varier», en dépit de l’émancipation féminine et du fait qu’une femme peut désormais se permettre, en 1968, d’aller boire un verre seule dans un bar sans choquer toute la République: c’est toujours elle «qui donne le jour à des vies nouvelles et veille sur elles au moment de leur développement le plus délicat». Et tant pis pour les mâles violents avec les enfants, incapables de subvenir aux besoins de leur famille ou tout simplement ivres du matin au soir.

Dossier
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