Revue de presse

L’été 68: Willy Spühler, un président de la Confédération qui «joue» avec la neutralité

A demi-mot, le socialiste zurichois, grand humaniste, se positionne en juillet 1968 contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Ce 18 juillet 2018 marque d'ailleurs le centenaire de la naissance de Nelson Mandela

Du lundi au vendredi en juillet-août, «Le Temps» plonge dans ses archives historiques pour vous faire revivre l'été de l'année 1968. Deux mois de contestation tous azimuts dont on fête le jubilé cette année, avec le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne».

Episodes précédents:

 «Willy Spühler était socialiste. Et il l’était vraiment: dans la tradition de ces hommes décidés à lutter pour que la prospérité soit bien commune, qu’elle englobe, le plus possible, les catégories sociales les plus vulnérables», diront de lui le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne à sa mort, en 1990. Un «humaniste seigneurial», et ça tombe bien puisqu’il endosse pour la deuxième fois les habits de président de la Confédération en 1968. A cette occasion, il prononce un discours très remarqué dans les Grisons, dont rend compte le Journal du 18 juillet.

On est à Arosa, devant la Schweizerische Staatsbürgerliche Gesellschaft, une société alémanique «qui n’a pas son pendant en pays romand», agissant pour la promotion de l’éducation civique. Ce jour-là, le conseiller fédéral socialiste zurichois, chef des affaires étrangères, parle de «la Suisse dans un monde en mutation». Dans le contexte historique de deux «supergrands», d’une Chine qui s’éveille et d'«une Europe encore divisée», il «offre à ses auditeurs l’image d’une Suisse neutre, mais solidaire, prête à apporter sa pierre à l’édifice européen, active dans maintes organisations internationales, hésitant encore toutefois à franchir le pas décisif pour devenir membre des Nations unies».

Georges Perrin, le correspondant à Berne du quotidien genevois qui était alors sur place, revient sur ce discours, ou plutôt ce «séminaire d’éducation civique» apparemment convenu, quatre jours plus tard dans son éditorial du 22 juillet 1968. Il évoque un passage en particulier, où le président de la Confédération avait traité d’un poncif récurrent en Helvétie. Son propos? «La politique de neutralité, parce qu’elle est une politique, est l’affaire de l’Etat et non de l’individu. Chez nous, l’individu est libre de penser ce qu’il veut et de le dire, il n’est pas tenu à la réserve que doit s’imposer le gouvernement.»

Mandela en prison

«M. Spühler et la neutralité» – comme le dit mon homonyme fortuit – ce n’était en revanche pas tout à fait une neutralité stricte, puisque le chef du Département politique (le futur DFAE) avait «justifié» une intervention de l’ambassadeur suisse à Moscou qui avait «porté contre la politique raciste une condamnation visant principalement» l’Afrique du Sud – où sévissait l’apartheid et où Nelson Mandela, dont on fête aujourd'hui le centenaire de la naissance, avait été condamné à la perpétuité cinq ans auparavant. Cet alignement «idéologique» sur celui des Nations unies ne plaisait pas à tout le monde en Suisse, où le mot d’ordre était encore de ne pas «politiser» les débats sur les affaires étrangères.

Un postulat «Ziegler»

Mais il avait suscité l’intérêt d’«un député socialiste», un certain «M. Ziegler, de Genève», qui avait renchéri sur la promotion d’une politique antiraciale «officielle» en Suisse, en déposant un postulat. On attendait alors la réponse de Willy Spühler, ce bien avant que les autorités suisses, à la fin des années 1970, refusent de participer au boycott du honni régime sud-africain. Mais dix ans plus tôt, le problème était bien plus simplement de savoir comment se positionner face à une éventuelle présence de Pretoria dans les organisations internationales sises en Suisse, particulièrement à Genève. C’était beaucoup plus important alors que de décider s’il fallait continuer à commercer avec un régime honni – ce dont la Suisse ne s’est pas privée pendant des années et des années encore.


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L'été 68 au jour le jour

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