On a tous dans la tête une liste. Chagrine, perverse, qui compile tout ce dont le confinement nous a privés – et se rallonge de jour en jour. Des choses toutes bêtes, futiles même, comparées à sa santé et à celle de ses proches. Mais dont, grand classique, on réalise l’importance seulement lorsqu’elles nous manquent.

Dans la mienne: le tintement des glaçons sur une terrasse au soleil. Le silence qui s’installe lorsque les lumières du cinéma passent au noir. Les basses assourdissantes d’une piste de danse. Le trottinement d’une grand-maman et son earl grey un peu trop tiré qui attend sur la table basse. Ce pas de deux maladroit engagé avec un inconnu dans la rue lorsque chacun vire à gauche, puis à droite, puis de nouveau à gauche et qu’on se quitte en souriant. La pluie, aussi, qui douche le marasme et laisse une odeur de printemps sur les trottoirs, même si la pandémie n’est évidemment pas responsable de son absence. Et les festivals.

Emojis cœur

Paléo, Montreux Jazz, Sion sous les étoiles et, aujourd’hui encore, La Plage des Six Pompes et le Festival de la Cité: avant même que le Conseil fédéral ne prenne de décision ferme, les événements de l’été déclarent forfait en cascade et, à chaque fois, c’est un nouveau coup au moral.

On pense évidemment aux programmateurs déçus, aux artistes précarisés, à toute l’industrie du live qui tremble et attend. Mais égoïstement, on pense aussi à nous. A notre été, habituellement rythmé par ces rendez-vous de plein air. Un été qui semble tout à coup vidé de sa moelle.

Emojis pleurs, émojis cœur, roses, bleus, jaunes. Sur la page Facebook du Paléo, des milliers d’anonymes déclarent leur flamme au festival après l’annonce de son annulation. «Depuis longtemps, mes vacances d’été sont au Paléo… et elles le resteront.» «Ce sera pas la même chose quand il pleuvra à cette période…» «Et on fait comment maintenant, pour fêter nos 30 ans de rencontre lors du 1er Paléo à l’Asse en 1990?»

Banques et chocolat

Le festival, ce n’est à l’évidence pas qu’une occasion de boire de la blanche dans un gobelet consigné. Les Romands rétorqueront qu’il représente avant tout une tradition, un vivier de rencontres (au détour d’un tipi boueux) et de souvenirs adolescents, un moment de communion folle avec la foule, ou avec celui qui joue pour elle. Un terrain de jouissance, de liberté et d’insouciance. Rasez-le et vous laisserez des orphelins.

Tony Lerch, directeur du Caribana Festival à Crans-près-Céligny (VD), me confiait la semaine dernière que, au-delà de la menace du coronavirus sur sa manifestation, la réaction des bénévoles et des habitués, atterrés, l’avait particulièrement marqué. «Il y a quelque chose de très émotionnel. La Suisse, c’est le pays des banques, du chocolat… et des festivals! La pharma se trouve peut-être à Bâle, mais eux s’invitent dans tous les villages.»

Les bottes en caoutchouc et les casquettes Mobilière commenceront à nous démanger en juin. Mais on se résoudra à attendre l’été prochain – en sifflotant My Heart will go on:


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