La main-d’œuvre qualifiée manque. Les entreprises s’en lamentent et certains bons esprits y voient un danger pour l’avenir. Ce qui est curieux, c’est que ce manque est à la fois universel – les patrons se plaignent dans tous les pays – et permanent – on le remarque même en récession. Dans une économie moderne, les qualifications nécessaires deviennent en effet si pointues que les firmes ne peuvent quasiment plus trouver chaussures à leurs pieds directement sur le marché du travail, d’où leurs plaintes continuelles.

Le paysan se plaint de sa récolte, l’hôtelier de sa saison et le patron… du manque de main-d’œuvre qualifiée. Tous les vacanciers, tous les experts le savent et en sourient. Mais ne se sont-ils jamais demandés pourquoi? Pour le paysan et l’hôtelier, c’est assez évident. Tous deux subissant de plein fouet les aléas de la météo, ils ont tendance à édulcorer le souvenir d’une saison passée idéale et, donc, à noircir celle d’aujourd’hui. On sait toutefois moins que les conditions des marchés dans lesquels ils opèrent expliquent aussi leur humeur bougonne. L’agriculteur est confronté à une demande inélastique, c’est-à-dire à une demande qui reste assez stable lorsque le prix du bien produit fluctue. Personne ne va décupler sa consommation de melons même si leur prix s’effondre. Les producteurs vont alors souffrir de cette passivité naturelle du consommateur. Ils n’écouleront qu’un peu plus de fruits mais à des prix bradés si bien que leurs recettes, et donc leur revenu, chuteront, d’où leurs complaintes ma foi fort justifiées. Si, au contraire, leur récolte est maigre et que son prix de vente monte, les paysans font de l’argent, mais chacun d’eux se désole alors de ne pas pouvoir en faire plus par manque de produits à vendre.

Remarquez qu’à plus long terme, et pour peu qu’ils agissent rationnellement, les propriétaires agricoles laissés à eux-mêmes ont tout intérêt à produire trop peu par rapport aux besoins d’une population car c’est uniquement dans ces conditions qu’ils maximiseront leur revenu, d’où par exemple les champs laissés en friche par les latifundiaires alors que les paysans sans terre pullulent. Cette situation de sous-production alimentaire justifie d’ailleurs à elle seule l’intervention de l’Etat dans ce secteur.

L’hôtelier, quant à lui, est confronté non pas à une demande, mais à une offre inélastique, c’est-à-dire rigide à court terme. Son hôtel est ouvert, ses coûts courent et ses recettes dépendent directement de son taux d’occupation. Si les touristes affluent, il peut manquer de chambres, ce qui le désole. S’ils boudent, il fait des pertes, d’où ses doléances. En outre, il se demande toujours comment préparer la prochaine saison. Il ne sera heureux que s’il peut fournir exactement le nombre de nuitées demandées, situation fort rare qui, si elle s’est produite, restera longtemps gravée dans sa mémoire.

Mais qu’en est-il du patron en manque de main-d’œuvre qualifiée? Il n’est certes pas forcément confronté aux fluctuations de la météo et à une production rigide à court terme, mais embaucher quelqu’un est toujours un pari sur l’avenir. Les travailleurs dits non qualifiés – ne devrait-on pas plutôt dire à qualification commune – ne posent pas trop de problèmes. Etant en principe aisément adaptables ou remplaçables, ils ne manquent quasiment jamais, sauf temps de guerre ou de très haute conjoncture comme la Suisse des années 1960 quand les chômeurs se comptaient sur les doigts de la main ou presque.

Si la main-d’œuvre dite qualifiée fait aussi défaut lors d’un boom conjoncturel, son cas est plus compliqué car elle paraît manquer même au milieu d’une récession. C’est qu’on ne sait souvent pas de quoi on parle effectivement. Sous le vocable de qualifié, un patron désigne presque toujours mais implicitement un travailleur au profil correspondant exactement au poste de travail ouvert, sinon on ne lirait pas dans la presse toutes ces offres d’emploi recherchant des candidats dynamiques, universitaires – bac + dirait-on en France –, polyglottes – le chinois: un plus –, bénéficiant d’une longue expérience et de moins de 30 ans! Parfois, la qualification recherchée est si fine qu’elle ne concerne que deux ou trois personnes dans une économie, comme cet entrepreneur zougois qui vers 1990 cherchait en vain un vendeur de chaussures de dame en gros pour le marché suisse. Ces spécialistes étant évidemment impossibles à trouver, les firmes devront se résoudre tôt ou tard – plutôt tôt que tard dans une petite économie sans véritable réservoir de main-d’œuvre d’ailleurs – à les former sur le tas, ce qui est souvent long et risqué si bien qu’elles n’agissent ainsi qu’en toute dernière extrémité.

Durant son «apprentissage», l’employé reçoit en effet son salaire alors que sa productivité est nulle. Malgré certaines restrictions contractuelles, il risque une fois formé de démissionner ou de se révéler incapable alors qu’au contraire d’une machine il ne peut servir de gage auprès d’une banque, rendant ainsi ce processus plus difficile à financer.

Economiquement, cette opération – l’adaptation de la main-d’œuvre à son poste de travail – est un investissement car elle immobilise des ressources en vue de développer une production future. Pas étonnant alors qu’au milieu d’une récession, quand elles ne renouvellent même plus leur stock de machines, de plus en plus de firmes se refusent à former de nouveaux employés et se mettent à chercher la perle rare avec d’autant plus d’intensité que les chômeurs sont plus nombreux donnant ainsi l’impression que les travailleurs qualifiés manquent. C’est pourquoi ces derniers paraissent rares dans toutes les circonstances et les patrons s’en désolent… et s’en désoleront toujours.

Les bons esprits se joignent alors au chœur des plaignants en proposant immédiatement que l’Etat forme mieux ou recycle systématiquement les travailleurs, remède miracle qui devrait à lui seul améliorer la productivité, la compétitivité et l’emploi, excusez du peu. Mais c’est là un piège qu’on devrait normalement éviter car, à la réflexion, ces remèdes profitent plus aux recycleurs qu’aux recyclés.

D’un côté, la diversité des productions et des spécialisations dans nos économies modernes est telle que l’avenir des besoins en travail en est impossible à prévoir. Pendant des décennies, la Suède n’avait-elle pas souscrit à un régime modèle d’encadrement de ses chômeurs sans que son taux de sous-emploi n’en soit beaucoup réduit? D’un autre, le recyclage est naturellement aux mains des enseignants qui ont, comme nous tous, leurs a priori. C’est sans doute pourquoi, alors que l’on essaie toujours, et malheureusement comme Sisyphe, de former un peintre en bâtiment à l’informatique, personne ne semble vouloir transformer un programmeur moyen en un bon plombier, même si ce spécialiste semble partout et toujours manquer.

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