A la croisée des invasions vikings, saxonnes et germaniques vers l'Est et des poussées slaves vers l'Ouest, la Lettonie, contrée frontière, est écrasée par son histoire, victime de sa géographie. Quand les deux pressions antagonistes Est-Ouest se calment, elle est libre et prospère sur cette ligne verticale qu'elle forme sur le continent avec la Finlande, l'Estonie, la Lituanie, la Pologne (voir carte p.2) Quand leurs séculaires combats recommencent, elle est reprise, asservie, détruite. Mais elle ne disparaît jamais. Une langue et un folklore conservés dans la paysannerie quand les barons allemands ou les administrateurs russes sont en place, maintiennent l'unité d'un peuple minuscule de deux millions d'âmes toujours prêt à exister pour son compte. Le XXe siècle dont il émerge est particulièrement éprouvant: l'indépendance est proclamée en 1918 quand les deux empires allemand et russe s'effondrent; elle est anéantie en 1940 par Staline qui liquide ses institutions en moins de dix jours; squattée en 1941 par Hitler, sauveur d'occasion pour quatre ans avant que les Russes, encore une fois, se réinstallent; la dissolution de l'Union soviétique, il y a dix ans, lui rend sa chance: en 1991, elle est reconnue à nouveau. S'il fallait le prouver, la Lettonie serait l'exemple, avec les deux autres républiques baltes, Estonie et Lituanie, que les nations ont la vie dure.

Le prix d'un tel destin est élevé. A Riga, la capitale, la grandeur des moments de puissance côtoie la décrépitude et le désespoir des moments d'asservissement. Des temps de la Hanse témoignent les admirables maisons de marchands, les sièges des guildes rivalisant d'élégance, les églises somptueuses à la gloire du Dieu des catholiques puis des protestants; sous les chevaliers germaniques du porte-glaive puis sous les «barons baltes», la ville gagne en splendeur; sous le tsar, les Russes lui donnent une cathédrale orthodoxe de style byzantin. Les campagnes sont soumises mais Riga est devenue un joyau, l'objet de toutes les convoitises. A l'époque du «réveil national» à la fin du XIXe siècle, une architecture romantique époustouflante pose le long des avenues des rangées de maisons art nouveau, laissées en ruine par la suite sous le régime communiste auquel cette esthétique déplaît. Dans les années trente, un obélisque surmonté d'une Liberté tenant les étoiles des trois provinces lettones inscrit la promesse d'indépendance dans le ciel de la capitale.

Sous le monument, aujourd'hui, des musiciens font la manche. Par moins dix degrés, un clarinettiste grelottant accompagné d'un pianiste enroulé dans un plastique, émettent les sons d'une vague polka. Ce sont des Russes. Les passants ont trop froid pour s'arrêter. D'ailleurs, en ont-ils envie? La «question russe» leur tombe dessus. Les Lettons sont libres mais ils ont la charge d'un demi-million de Russophones envoyés par Staline coloniser ce qui était la 15e république socialiste de l'URSS. S'ils savent le letton, ces derniers ont une chance de passer l'examen de naturalisation pour devenir citoyens lettons. Sinon, ils restent des étrangers, jouissant des droits sociaux mais non pas des droits politiques. Ils se plaignent de discrimination. Victimes à leur tour de l'histoire, après en avoir été les protagonistes chanceux, ils reportent la faute sur le gouvernement de Riga, coupable à leurs yeux de violation des droits de l'homme. Les institutions européennes s'en mêlent, demandent que les naturalisations soient facilitées et équitables. Moscou court à la défense des siens. Les Lettons y voient une manœuvre, soupçonnent l'existence d'une cinquième colonne. Pour calmer leurs propres peurs, ils exigent des déclarations de loyauté avec, pour preuve, l'admission par chacun de la primauté de la langue lettone. Or les candidats ne se pressent pas: un fonctionnaire de plus de cinquante ans qui n'a parlé que le russe pendant toute sa vie sans se soucier du letton – le méprisant sans doute – changera-t-il soudainement d'attitude parce que le vent a tourné? L'an dernier, seuls 1200 ont passé l'examen de naturalisation. Près de 1800 se sont contentés de mourir de la maladie de l'âge. Le temps qui passe est en effet le principal instrument de résolution de ce méchant conflit. Les plus vieux, qui sont parmi les plus obstinés, s'en vont, leurs petits-enfants sont scolarisés dans les écoles lettonnes. Quant à leurs enfants, il leur reste le choix d'«apprendre à devenir baltes» comme le dit Nils Muiznieks, du Centre des droits de l'homme et des études ethniques, une ONG financée par George Sorros. «Ce n'est pas très difficile, précise-t-il. C'est un geste politique. Il se fera d'autant plus facilement que la Lettonie réussira. Une fois dans l'Union européenne, intégrée à un ensemble économique dynamique, elle sera vue de façon plus positive par tous ceux qui hésitent encore.» En attendant, le gouvernement a baissé le prix de la procédure, il multiplie les cours de letton gratuits et bat le rappel auprès de tous les candidats potentiels avant la date butoir de fin 2003, quand le letton deviendra la seule langue officielle et obligatoire dans les administrations et les écoles. «Un délai beaucoup trop court, commente une Américaine-Lettone rentrée au pays il y a cinq ans: les gens ne sont pas prêts, il y aura des émeutes.»

Les empires ne lâchant pas facilement la bride, c'est le IIIe Reich qui revient maintenant tourmenter les âmes lettones. Dans le monolithe de pierre verte posé sur la berge de la Daugava, un bâtiment soviétique de bonne facture qui sert de «musée de l'occupation», on voit, entre les souffrances inouïes de la période communiste – déportations, assassinats, humiliations – l'image d'une foule enthousiaste lançant des fleurs à l'arrivée des troupes du Führer. C'est le 1er juillet 1941: après la terreur soviétique, l'ennemi héréditaire revient, sous sa forme nazie. Le «salut» n'en sera pas un, les Lettons le constateront assez vite. Mais ils soulèvent maintenant une chape de silence de cinquante ans sur leurs propres fautes: oui, certains des leurs ont participé activement à la destruction des juifs. Le 30 novembre, un mémorial a été inauguré dans la forêt de Bikernieku, près de Riga, où quelque 30 000 juifs ont été amenés d'Allemagne et d'Europe du Nord pour y être tués à la mitraillette. Dans une autre forêt, à Rumbula, 28 000 juifs lettons et lituaniens ont été massacrés en quelques jours. La présidente, Vaira Vike-Freiberga, vient de lancer un programme d'information sur l'Holocauste. «L'interprétation de notre histoire a été impossible sous le régime soviétique, dit-elle, car il n'y avait pas d'explication de la Shoah. Nous avons besoin de nous réapproprier notre mémoire. C'est un processus long et parfois douloureux que nous avons commencé.» La guerre, la déportation et l'exil ont privé la Lettonie de 30% de sa population en soixante ans. Mais elle veut revivre. Fanatiquement.

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