Chers amis wallons et bruxellois, le monde entier et la francophonie suivent avec attention les récents rebondissements qui affectent la vie politique de votre pays. Il apparaît aux yeux de beaucoup que notre époque s'apprête à vivre, après l'URSS, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, un nouvel éclatement en Europe. Les Flamands semblent de plus en plus nombreux à vouloir leur indépendance, pourquoi pas?

La difficulté se trouve bien plus dans le devenir de la communauté francophone, qui reste belge pour ne pas choisir entre une indépendance anémique et un rattachement à la France, imaginé comme la phagocytose d'un microbe par une amibe géante.

Pourtant cette alternative n'en est pas une. Il existe une autre solution, à laquelle peu ont encore osé penser: l'entrée de Bruxelles et de la Wallonie dans la Confédération helvétique. Comme vous, les Romands écrivent huitante pour 80, même s'ils ne le prononcent pas de la même manière.

Il n'y a pas plus d'idiome suisse que de langue belge. Vous serez donc en pays de connaissance. Votre apport mènera à la parité entre germanophones et francophones dans la Suisse étendue: nous serons près de cinq millions de part et d'autre de la Sarine. Finie la supériorité mi-condescendante mi-coupable des Alémaniques, terminé le complexe d'infériorité geignard des Romands. En outre la communauté germanophone de Belgique aura elle aussi la possibilité de s'intégrer; ses dialectes franconiens, bien qu'éloignés du schwyzerdütsch, ne pourront que se fondre dans la mosaïque linguistique suisse allemande.

Les minorités italophone et romanche se verront revalorisées, dans une position inédite de pivot: en cas de blocage entre Romando-Wallono-Bruxellois et Alémaniques, leurs choix feront la différence. Les Tessinois retrouveront leur fierté. Votre Salvatore Adamo deviendra, après Mort Schuman, l'idole du lac Majeur.

En adoptant en 1993 une forme partiellement fédérale, la monarchie belge n'a fait qu'une partie du chemin. Vous vous étonnez de la superposition des pouvoirs et de la multiplication des ministères sur le sol spongieux du Plat Pays? Prenez de l'altitude en imaginant que vos six régions et provinces deviendront des cantons dotés de pouvoirs étendus en matière de fiscalité, de police, d'aménagement du territoire, de politique sanitaire, sociale ou scolaire. Bruxelles, Brabant wallon, Hainaut, Liège, Namur et Luxembourg belge deviendront semi-autonomes au sein d'une confédération de 32 micro-Etats, tous plus jaloux de leurs prérogatives les uns que les autres, obsessionnellement soucieux d'étendre leurs compétences au détriment de l'Etat central et victimes de l'agressivité de milliers de communes égocentriques et dissimulatrices en matière d'impôts locaux.

Ce ne seront pas moins de 9 (au minimum) conseillers fédéraux, 300 conseillers nationaux, 64 conseillers aux Etats, plus de 200 ministres et près de 3000 députés cantonaux, ainsi que des dizaines de milliers d'élus locaux qui s'agiteront dans 33 parlements et autant de pouvoirs judiciaires. Sans oublier une population foncièrement hostile à l'Etat qui s'ingéniera chaque trimestre, lors des consultations populaires, à glisser un «non» vengeur dans l'urne. L'art du compromis tant vanté en Belgique n'en est qu'à ses premiers pas quand on le compare aux éblouissantes pirouettes des grands artistes de la démocratie semi-directe consensuelle. Il vous faudra apprendre le fédéralisme intégral.

L'helvétisation de la Wallonie et de Bruxelles résoudra également la question royale qui vous taraude depuis plus de cinquante ans. La forme républicaine de l'Etat est une condition préalable à l'entrée dans la Confédération. Vous qui avez voté majoritairement contre la monarchie en 1950, vous vivrez enfin en république.

Politiquement, l'apport de vos bataillons d'électeurs socialistes mettra la gauche suisse, une des plus minoritaires d'Europe, en position de contester la domination que la droite exerce sous des formes plus ou moins bien déguisées depuis plus de 150 ans. Le populisme démagogique d'un Christoph Blocher sera remis à sa place de minorité ronchonne et vieillissante. Les syndicats y retrouveront également une seconde jeunesse.

Une fois la sécurité sociale belge détruite par le séparatisme flamand, vous découvrirez l'absence de sécurité sociale, la restriction des droits sociaux et la lourde ponction des compagnies d'assurance maladie sur la population. Au début, le choc sera rude et l'emploi incertain, mais vous contribuerez sans aucun doute à faire évoluer ce système obsolète.

Bien sûr, il faudra quitter simultanément l'OTAN et l'Union européenne. Certes Bruxelles ne sera plus capitale européenne, mais cela représente finalement bien peu de choses en regard des deux sièges qu'elle gagnera au Conseil des Etats, à Berne. La ville de Jacques Brel sera désormais le cœur culturel de la Suisse occidentale, la patrie d'Alain Morisod, un titre qui mérite bien quelques menus sacrifices. Dernier détail: vous abandonnerez l'euro, mais vous retrouverez le franc.

En contrepartie de votre part de la prospérité helvétique, vous nous apporterez des valeurs qui nous manquent: votre ineffable joie de vivre, votre humour irrépressible et vos délicieux chocolats. Zurich se réjouit déjà de n'être plus la seule mégapole du pays. Elle imagine dans l'effervescence et les calculs d'intérêts la fusion de nos compagnies aériennes respectives. Les banques de la Bahnhofstrasse sont de longue date présentes à Bruxelles, on peut compter sur elles pour y rester. Lausanne se prépare à vous restituer spontanément et gratuitement le Ballet Béjart. Le Temps espère la fusion avec Le Soir, et 24 heures avec La Province de Mons. La télévision romande a dès maintenant décidé de renoncer à son émission Temps présent au profit des reportages admirables de Strip-tease. Spécialistes en percements de toutes sortes, nos ingénieurs planchent d'ores et déjà sur un projet de tunnel qui, passant sous la colline de Sauvabelin, le Jorat, le Jura, leBallon d'Alsace et les Ardennes, reliera les deux parties du nouvel Etat.

Né à Liège et mort à Lausanne, Simenon, romancier du soupçon, vous montre la voie. Comme Hergé, qui se réfugiait au bord du Léman quand la situation devenait trop lourde pour lui, choisissez la paix de l'âme et les filets de perche. A l'exemple de tant de vos compatriotes chaque hiver, envisagez une nouvelle vie, avec de nouveaux reliefs. Vous étiez Belges? Devenez Suisses!

© La Distinction, novembre 2007. http://www.distinction.ch

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