Comment vit-on à Kiev, et qu’est-ce qui nous attend? Au début de cette année, la majorité des 3 millions de Kiéviens ont réfléchi à ce qu’il fallait mettre, au seuil de la guerre, dans sa «mallette d’urgence»: papiers, médicaments, vivres, minimum indispensable à emporter en cas d’évacuation et de bombardements. Cette sélection a donné lieu à bien des débats dans le cadre de la famille et du travail ainsi que dans tous les réseaux sociaux. Les enfants se sont joints à cette réflexion. Au cas où il faudrait passer par des chemins de forêts, il fallait de toute évidence prévoir non des valises mais des sacs à dos. Quel était le poids maximal pour les adultes, et pour les enfants?

En un mois, plus d’un millier d’établissements scolaires de Kiev et d’autres villes d’Ukraine ont été victimes d’alertes à la bombe anonymes. Des centaines de milliers d’élèves ont ainsi été évacués. On imagine sans peine l’angoisse des parents appelés d’urgence à venir chercher leurs enfants. A Kiev, les alertes à la bombe se sont multipliées dans le métro. Ces formes de guerre hybride font écho aux communiqués sur les morts et blessés de la guerre réelle, à l’est du pays. Pendant huit ans, beaucoup ont refusé d’appeler cette guerre par son vrai nom, parlant de «crise ukrainienne». Maintenant, plus personne n’ignore que le problème est «la crise russe» et le régime de Poutine. Avec l’annexion de la Crimée en 2014 et la prise d’une partie du Donbass, la Russie occupe un territoire plus vaste que des pays comme la Suisse ou la Belgique. Des milliers d’Ukrainiens ont été tués, des millions ont été chassés de chez eux et sont devenus des réfugiés.

Une fillette du nom de Mélanie

Sur un des hauts buildings de Marioupol, au bord de la mer d’Azov, on a longtemps pu voir de loin le portrait d’une fillette du nom de Mélanie. En 2015, une bombe lui avait arraché une jambe et elle n’avait eu la vie sauve que parce que, sous le feu de l’artillerie russe, sa mère l’avait protégée de son corps. La mère est morte mais sa fille a survécu. Mélanie vient de fêter ses 10 ans. Depuis sept ans, elle vit à Kiev chez sa grand-mère Olga. Elles bénéficient toutes deux de l’aide de l’association Les Enfants de l’espérance. Aujourd’hui, nous avons parlé au téléphone avec Olga et elle nous a dit combien l’inquiétaient les nouvelles qu’elle recevait de parents et d’amis de Marioupol; le front passe à travers les faubourgs et nul ne sait quand la guerre débordera dans la ville.

J’ai récemment enregistré un dialogue sur les formes de la dignité humaine avec l’historien des religions Igor Kozlovski, qui a passé 700 jours et 700 nuits dans les caves de Donetsk. Il a subi d’innombrables tortures, physiques et psychologiques. Ses bourreaux cherchaient à lui ôter le droit de rester un homme, à le faire renoncer à sa dignité. Sa ligne de défense m’a beaucoup frappé. Pendant les séances de torture, Kozlovski s’est souvenu de ce que, en son temps, Viktor Frankl disait de la conscience comme «Dieu intime». «On te roue de coups, tu saignes, mais soudain tu souris… Et tu te dis que tu n’as plus peur de la mort. On ne pourra plus te briser, tu n’es plus en leur pouvoir, tu es passé de l’autre côté et tu n’as plus peur, tu t’es vu.»

Il est très important, aujourd’hui, d’entendre pareils propos. Dans notre ville, en effet, les forces d’occupation voudraient faire ce qu’elles font depuis sept ans à Donetsk. Poutine ne cache pas qu’il veut voir le drapeau russe flotter sur la mairie de Kiev, sur l’avenue Krechtchatik et la place Maïdan. Dans les bâtiments voisins (dont les caves se souviennent encore du KGB), les hommes du FSB soumettront aux interrogatoires et aux tortures Kiéviens et «hôtes de la capitale». Il semble que les diplomates étrangers n’en soient pas menacés, mais à tout hasard ils quittent la ville.

Les raisons de l’interdiction de Memorial

Une armée russe de 150 000 hommes, avec tout son matériel, œuvre nuit et jour à accroître la peur et, de la sorte, à effacer les normes fondamentales du droit et les règles éthiques. Le Kremlin veut que l’Europe renonce petit à petit à tout principe «pour éviter la guerre». Pourquoi justement Kiev reste-t-elle en travers de la gorge du Kremlin? Les fantasmes pseudo-historiques de Poutine camouflent l’écueil qui menace son régime. L’interdiction en Russie de l’association Memorial International est en fait liée à la hausse de l’hostilité du régime de Poutine vis-à-vis de Kiev. Ce lien n’est pas souvent évoqué en Occident. Il est pourtant essentiel. Le Kremlin considère comme un tabou le libre accès aux informations sur les crimes du stalinisme. Il refuse que le Holodomor et le Goulag soient qualifiés de crimes contre l’humanité. La négation de la vérité sur des lieux d’extermination massive comme Sandarmokh en Carélie a amené à exercer des répressions sur Igor Dmitriev et les autres collaborateurs de Memorial.

Le régime poutinien essaie de convaincre l’Occident que la condamnation des crimes staliniens est une «affaire intérieure» de la Russie. L’idée est que ce ne seraient pas des crimes contre l’humanité mais des crimes contre «les siens» (quel qu’en soit le nombre), et le dictateur exige qu’on les considère comme des affaires «locales», hors de la compétence de l’humanité. En cessant de condamner les crimes d’Etat de l’URSS, on laisse les mains libres à ceux qui, à Moscou, ont assassiné Politkovskaïa et Nemtsov. La non-punition des criminels va directement de pair avec une politique d’amnésie. La peur d’avoir à passer devant un tribunal international analogue à celui de Nuremberg explique pourquoi, consciemment ou pas, ce régime criminel fait preuve de tant d’inertie. La rhétorique maniaque du Kremlin à propos de l’OTAN paraît absurde tant qu’on ne voit pas que derrière le mot OTAN se cache l’ombre d’un Nuremberg.

La sottise des commentateurs étrangers qui ferment les yeux

Qu’importe au dictateur Loukachenko le Tribunal de La Haye si ses crimes sont «une affaire intérieure» de la Biélorussie? Le dictateur soustrait le pays dont il s’est emparé à la juridiction de l’Europe. Il coupe de l’espace de l’humanité le territoire qu’il terrorise. En vertu de l’isolationnisme du régime néo-soviétique qu’il a instauré, il se donne le droit exclusif de faire impunément le mal sur son territoire. Ce mal croît à l’ombre de la sottise des commentateurs étrangers qui ferment les yeux sur ce qui se passe «là-bas» comme si cela ne nous concernait pas «ici». Les réalités de l’unité de l’humanité sont niées aussi bien par les fauteurs de mal que par les niais. Dietrich Bonhoeffer pensait d’ailleurs que la sottise est plus dangereuse que le mal pur et simple car, à la différence de ce dernier, elle est parfaitement contente de soi et tend moins à s’autodétruire.

Quel modèle de relations propose à l’Ukraine ceux qui se préparent à fêter en décembre 2022 le centenaire de la création de l’URSS? Ce qui est au cœur de ce modèle, on le voit dans la contrainte que le régime de Poutine exerce à travers le régime de Loukachenko. Avec le général Grigorenko, avec Andreï Sakharov et les centaines de défenseurs des droits, nous considérons comme un crime la déportation des Tatars de Crimée en 1944. Les persécutions de dissidents qui se poursuivent depuis l’annexion de la Crimée, il y a maintenant huit ans, s’inscrivent dans la suite de ces répressions. A Simferopol, le 16 février, le journaliste de Radio Svoboda Vladislav Esipenko a été condamné à 6 ans de prison. Un dossier falsifié le concernant doit être transmis à l’opinion internationale. Mais s’agissant du contexte réel de sa mise en examen, le journaliste a déclaré devant le tribunal: «En 1937, mon grand-père a été torturé puis fusillé. Mon sentiment est qu’aujourd’hui les héritiers directs des tchékistes d’alors font la même chose. […] Ils emprisonnent les journalistes qui cherchent à montrer ce qui se passe véritablement en Crimée. Parce qu’en Crimée, c’est le FSB qui gouverne. […] Si les choses continuent ainsi, le pays n’a pas d’avenir. »

L’Ukraine porte les crimes soviétiques

Les millions de citoyens ukrainiens constituent aujourd’hui un effectif significatif pour le Memorial mondial. Une violation des droits humains est pour nous une affaire de vie ou de mort. L’intégralité et la souveraineté du pays sont pour nous très profondément liées à la question de la dignité de tout homme. Il ne faut pas que l’affaire Mémorial soit retirée de l’ordre du jour tant que dure le combat pour une Ukraine libre qui se souvient de bien des choses et en témoigne devant le monde.

L’Ukraine porte les crimes soviétiques «locaux» à la connaissance du tribunal universel. C’est pourquoi on essaie actuellement de l’anéantir et de l’ensevelir dans un no man’s land. L’Ukraine s’emploie à rappeler à l’humanité le destin de ceux qui ont vécu sur les «terres de sang». Elle élargit ainsi le champ commun de la responsabilité pour tout ce qui s’est passé et se passe de nos jours. On ne le lui pardonne pas. On cherche à la réduire à l’état d’otage et on l’accuse de tous les péchés. Il y a longtemps que les archives du KGB sont fermées en Russie et en Biélorussie. A Kiev, elles restent ouvertes à tous les chercheurs.

Pendant ce temps, les services spéciaux russes établissent, dit-on, des listes de ceux de leurs compatriotes qui ont choisi la liberté en s’installant à Kiev, ainsi que des Biélorusses, Ukrainiens et autres Européens qui ne leur conviennent pas. Mais pour conclure, permettez-moi de poser une question hardie sur l’avenir de notre ville, de notre pays et de notre Europe après Poutine et après la guerre: quand donc la fillette de Marioupol et le philosophe de Donetsk seront-ils enfin en sécurité à Kiev?

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