Hé, Victor! Comment vas-tu? Que fais-tu? Un autre puzzle, toujours recommencé? Le petit? Le tambour? En tout cas, plus de sorties avec Papillon: interdit! A cause du virus, les grands-pères ne peuvent plus approcher les petits-enfants: ça, tu le sais, même si tu ne comprends pas vraiment pourquoi.

Plus de mamours avec Amandine en quittant la garderie, plus de courses folles avec Henry sur les tricycles de la Grenette, plus de nid d’abeille au petit kiosque de la Riponne, plus de livres fiévreusement feuilletés à la table ronde basse chez Payot, et plus d’expéditions (limonade!) vers Evian ou Thonon sur le Coppet ou le Général Guisan, avec boule chocolat à l’étape.

Pas de bol, Victor. Tu n’as pas 3 ans, et ce monde t’offre d’emblée un désastre. Le virus (on ne va même pas lui donner de nom) s’est répandu au-delà de toutes les mers, et il fait peur partout, même tout près: ta grand-tante, ma sœur, est infectée. Ce mal qui court fera une date noire et inoubliable dans l’Histoire, et un moment dramatique au début de ta vie, dont tu ne te souviendras peut-être pas – même pas de la dame qui te réveille chaque soir à 21h en tapant sur une casserole à son balcon.

Alors, parlons-en.

A-ten-tion!

Je me souviens des premiers mots un peu compliqués que je t’ai entendu dire quand nous nous occupions de caca ou de ranger des jouets en pagaille: «a-ten-tion» et «main-te-nant». Comme si tu pressentais qu’il n’allait pas y avoir que des plaisirs, mais aussi des périls. «Maintenant, attention!»

A-ten-tion! Cela me rappelle un autre souvenir. Ta maman avait tout juste deux fois ton âge. Nous étions à Kunming, une ville du sud de la Chine. Dans un terrain vague, derrière les maisons, nous sommes tombés sur un ours en cage. La petite fille a passé la main à travers les barreaux pour donner à manger à l’animal, une chips je crois. Nous avons hurlé, affolés: «Attention!» Un peu plus loin, dans un cirque de rue, un homme introduisait dans une de ses narines une couleuvre qui ressortait par sa bouche. De l’autre côté de la chaussée, il y avait un marché, et ta maman a repéré un grand bac plein de petites tortues. Sur les étals, toutes sortes d’animaux: un chat à moitié équarri que le marchand vendait par morceaux. Nous avons préféré manger dans une modeste buvette, au milieu d’un petit parc. A côté de toilettes brinquebalantes, il y avait un drôle d’animal dans une cage, couvert de grosses écailles. Un pangolin. Nous n’avions jamais vu un être pareil.

Je me souviens de cette histoire parce que c’est sans doute un pangolin qui nous a transmis, sans le savoir, le méchant virus qui répand cette frayeur dans le monde. Mais attends, j’y reviendrai.

La guerre, c’était autre chose

La peur rôde en effet, j’espère que tu ne la sens pas trop. Les gens n’ont plus que cela dans la tête. Le président de la France (oui, Evian, Thonon) pense même que nous sommes en guerre. J’ai entendu des médecins dire qu’ils montent au front quand ils vont prendre leur travail à l’hôpital. Et certains en meurent, c’est vrai.

Mais la guerre (la grande, la dernière…), c’était autre chose, bien plus terrible. Il y a juste 80 ans – j’allais naître. L’Allemagne (nos amis, le pays de ton Peter) attaquait le pays des Français (nos amis, Evian, Thonon). Pourquoi? Tu l’apprendras. Les Français, terrifiés, s’enfuyaient sur les routes; on a appelé cela l’exode, et c’est pour eux un cruel souvenir.

Aujourd’hui, il y a de nouveau un petit exode, mais qui n’a rien de comparable. Des Français, mais aussi des Suisses, et sûrement des Allemands, quittent les villes pour se réfugier dans d’autres maisons qu’ils ont à la campagne. Ils espèrent ainsi échapper au méchant virus invisible. Tiens, par exemple, mes voisins sont partis à la montagne.

Tu débarques dans un drôle de monde, Victor! Mais tu en sauras bientôt plus que nous

Vouloir échapper en voiture à un ennemi invisible qu’on a dans le corps, c’est assez ridicule, non? Mais ça apportera dans ton vocabulaire un autre mot, simple et compliqué: inégalité. Il y a des gens qui ont une maison, et d’autres qui en ont deux ou plusieurs. Il y a des gens qui ont beaucoup de maisons, et d’autres qui n’en ont guère. J’ai des amis syriens qui n’en ont plus. Ils ont dû fuir leur pays à cause d’une autre guerre qui dure depuis bientôt dix ans. J’en connais un qui avait une petite maison, dans un village au nord de Damas, avec un peu de vignes et des arbres fruitiers autour. Il vit aujourd’hui, presque aveugle, avec sa femme malade, dans un minuscule appartement pas très loin de chez toi.

Cela nous ramène au pangolin

Et en Syrie, leur pays, la guerre continue. Dans le nord-ouest, des centaines de milliers de personnes fuient sur les routes. Comme le virus est maintenant partout, il doit aussi être parmi eux. Qui s’en soucie? On a ici autre chose en tête: on «s’en lave les mains», ai-je lu dans le journal. Et justement, les médecins nous disent de nous laver les mains, le plus souvent possible, pour chasser le virus. On appelle cela, tu l’apprendras, l’humour noir.

La guerre, c’est la destruction. Mais la destruction, ce n’est pas que la guerre, et ça nous ramène au pangolin.

Comment se fait-il que cet animal à écailles nous ait transmis ce détestable virus mortel qui d’habitude vit confortablement dans le corps des chauves-souris? Les Chinois mangent le pangolin, et d’autres animaux bizarres, parce qu’ils pensent que c’est très bon pour eux, une sorte de médicament; mais ce n’est pas une explication suffisante. Les chauves-souris se sont rapprochées des villes, et des pangolins, à cause de la destruction de leur milieu naturel, de l’extension du bâti et des cultures, de la déforestation. Quand ta maman vivait en Chine, le pays commençait à comprendre que la disparition des forêts était une tragédie. On plantait partout des arbres. Mais nous avions découvert, à Chengde, ville impériale, que sur les collines pelées par l’érosion les jeunes plants ne survivaient pas.

Tu vois: si le virus passe de la chauve-souris au pangolin, et du pangolin à l’homme, nous n’y sommes pas pour rien. Et il y a d’autres exemples de cette (si on peut dire ainsi) bêtise.

Et aux histoires de vautours

Encore un souvenir. En Inde, à Bombay, j’avais été fasciné par le vol des vautours au-dessus de grandes tours qu’on appelle tours du silence. Les fidèles de Zarathoustra (tu apprendras) placent leurs morts au sommet de ces édifices pour les offrir à la nature. Les rapaces se chargent de nettoyer les os. Les vautours accomplissent aussi ce travail sur les carcasses d’animaux et, en le faisant, ils détruisent des bactéries et des virus dangereux grâce à l’acidité de leur appareil digestif. Il y a une vingtaine d’années, on a commencé à donner aux animaux domestiques des anti-inflammatoires qui empoisonnent les vautours. La population des rapaces est en train de disparaître, et les virus mortels sont désormais gracieusement offerts aux hommes et aux femmes par les chiens errants.

Tu débarques dans un drôle de monde, Victor! Mais tu en sauras bientôt plus que nous. Quand tu seras grand, quantique sera un mot banal dans toutes les sciences, et on ne le prendra plus pour un chant d’église. Tu découvriras que la précieuse connaissance peut aussi avoir des effets désastreux. Et tu choisiras peut-être de participer au soin de notre Terre plutôt qu’à sa destruction.

Pour le moment, nous ne pouvons parler que par écrans interposés, et FaceTime est comme un parloir de prison. Ça ne durera pas – pas trop longtemps! Le soleil se lèvera. A bientôt, Victor.

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