Comment l’Europe vit-elle les Etats-Unis de Donald Trump? Alors qu’une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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«Nous sommes tous Américains.» Le 13 septembre 2001, deux jours après une attaque qui allait changer le cours de l’histoire, l’éditorial du journal Le Monde capturait le sentiment de beaucoup d’Européens. Compassion pour une ville unique. Fraternité avec un pays lui aussi sans équivalent. Qui, de notre côté de l’Atlantique, en dirait autant aujourd’hui?

Le cimetière américain de Colleville-sur-Mer surplombe une plage où s’est forgé ce lien ressurgi après la chute des tours jumelles de New York. A perte de vue, les alignées de croix blanches racontent au visiteur la même histoire, celle de jeunes hommes qui ont combattu le mal absolu. Dans sa «Lettre à un Américain» publiée peu après le débarquement, Antoine de Saint-Exupéry leur témoigne sa gratitude. Et s’interroge: «Que leur disait-on qui puisse motiver à leurs propres yeux le sacrifice de leur vie? On leur parlait des otages pendus en Pologne, on leur parlait des otages fusillés en France. On leur racontait quelle nouvelle forme d’esclavage menaçait d’étouffer une partie de l’Humanité. On leur parlait non d’eux-mêmes mais des autres. On les faisait solidaires de tous les hommes de la terre.»

Le meilleur de l’Amérique est là, enfoui dans les cimetières européens des deux conflits mondiaux. Cette Amérique a remis l’Europe sur pied après sa tentative de suicide. Elle en a consolidé l’économie et les institutions, lui a transmis sa culture. Ce partage, bien sûr, n’était pas désintéressé. Et ce pouvoir s’est souvent exercé à mauvais escient ailleurs, du Vietnam à l’Irak. Mais le repère démocratique, quoique imparfait, était là. Les fluctuations dans la vigueur de son expression n’enlevaient rien à l’idée d’une société vivante, contradictoire, désireuse de parfaire son union avec elle-même.

Désormais, l’Amérique vit recroquevillée, trop occupée à se mutiler. A chaque année, mois, semaine et jour qui passent, nous la reconnaissons un peu moins. Au-delà de tous les invraisemblables rebondissements de ces quatre dernières années demeure une question fondamentale: les Américains croient-ils encore à cette pierre angulaire qu’ils ont jadis posée pour nous tous, la démocratie? Celle-ci repose sur la capacité des perdants à se reconnaître comme tels. Alors lorsqu’un président, candidat à un nouveau mandat, refuse de dire s’il reconnaîtra le résultat du vote, qu’avons-nous encore en commun? A l’approche d’une élection à nulle autre pareille, nous ne pouvons plus dire «nous sommes tous Américains» avant de savoir si les Américains le sont encore eux-mêmes.

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