Pour oublier la laideur, on a besoin de beauté. Logique. Et ces temps, on a plus que jamais besoin d’oublier, de s’extraire d’une actualité anxiogène, ne serait-ce que l’espace de quelques brefs mais précieux instants. On a besoin d’oublier que la France pourrait élire à sa tête la présidente d’un parti d’extrême droite, une femme nationaliste, xénophobe et populiste. Ou d’oublier que les Etats-Unis ont élu à leur tête un homme nationaliste, xénophobe et populiste. A défaut de réellement pouvoir faire fi de cette laideur ambiante, il faut au moins cesser d’être comme le lapin d’Alice au pays des merveilles, qui court encore et toujours montre en main sans jamais prendre le temps de souffler.

J’ai découvert l’autre jour une maison d’édition lucernoise qui, justement, a décidé de prendre son temps. Spécialisé dans le fac-similé, Quaternio Verlag vient de reproduire Les Heures Sobieski, un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale du château de Windsor, pas loin de Londres. Réalisé dans un atelier parisien dans la première moitié du XVe siècle, celui-ci fait partie des chefs-d’œuvre de l’enluminure gothique tardive.

Rendre la beauté accessible

Pouvoir feuilleter, dans une édition en tous points fidèle à l’original, cet ouvrage, qui est passé entre les mains de plusieurs illustres familles de la haute noblesse européenne avant d’être conservé en Angleterre, permet justement d’oublier l’espace d’un instant le monde et le cours des choses. Admirer les soixante miniatures qui le composent, attribuées au maître de Bedford, un enlumineur français anonyme, enchante. La démarche des Editions Quaternio est la même que celle de la précieuse maison Diane de Selliers, en France, qui s’est spécialisée dans la publication de luxueux coffrets proposant des textes classiques du monde entier, parfois méconnus, assortis d’un prestigieux accompagnement iconographique. Quaternio et Diane de Selliers travaillent à rendre la beauté accessible.

Dimanche, la France vote. Elle n’a pas encore élu son nouveau président – et j’emploie ici le masculin de manière générique – qu’elle tente déjà d’oublier un scrutin qui la voit choisir entre deux candidats dans lesquels une majorité de votants ne se reconnaît pas. Au lendemain de cette élection qui aura vu les deux grands partis historiques imploser, la France aura plus que jamais besoin d’oublier, mais aussi de comprendre. La littérature est un bon moyen d’y parvenir. Et comme le passé a – souvent – beaucoup à nous dire sur le présent, il ne sera pas inutile de relire par exemple cette Princesse de Clèves jadis moquée par un président terrorisé par la culture classique, ou de s’émerveiller face aux Heures Sobieski.

La France hésite, mais elle ne devrait pas oublier ceci: un des deux candidats en lice est lettré. Et lorsqu’on veut diriger le pays des Lumières, c’est la moindre des choses.


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