éditorial

L’euro sera refondé ou éclatera

Le sommet qui s’ouvre sera décisif pour la Banque centrale européenne et l’avenir de l’euro

«La crise actuelle a mis clairement en évidence les lacunes de l’architecture de l’Union monétaire européenne.» Par cette phrase, écrite au troisième paragraphe de la lettre adressée au président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, Nicolas Sarkozy, expriment la vérité nue. L’euro, la monnaie unique qui a couronné le «grand marché», est menacé d’implosion. Il ne s’agit plus simplement de voler au secours des Etats trop endettés, de secourir vite et puissamment la Grèce et l’Italie, mais d’éviter que l’incendie ne ravage la deuxième devise mondiale.

Le moment est dramatique car nul ne sait exactement quelles pourraient être les conséquences systémiques d’un effondrement de l’Union économique et monétaire (UEM). Même les Britanniques, qui s’en sont tenus à l’écart, mesurent le danger d’une contagion financière à une économie mondiale déjà fragilisée par le défaut américain qui couve sous la braise.

La réalité, que les Européens ont tardé à affronter, les rattrape sur deux points essentiels, laissés en friche dans l’euphorie du lancement de l’euro: la discipline budgétaire et la convergence des économies (balances des paiements). Une union monétaire suppose un cadre budgétaire commun et des transferts financiers (solidarité) qui permettent à une banque centrale de mener une politique efficace, le fameux «pacte fiscal» dont parle le nouveau président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi.

Pour y parvenir, l’Europe, à 27 ou à 17 (UEM), devra modifier les traités, obtenir tôt ou tard l’aval des gouvernements que l’on sait divisés et réticents à franchir le pas. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy parlent ouvertement d’une nouvelle phase d’intégration qui implique des abandons de souveraineté et une redéfinition des pouvoirs. Les difficultés institutionnelles sont immenses, d’autant que les peuples se sentent trahis par un projet qui devait les protéger et leur promet, en réalité, des plans d’austérité qui devront être validés par des instances qu’ils n’ont pas élues au suffrage universel. Et, surtout, l’Europe fédérale esquissée par l’Allemagne diverge beaucoup de l’Europe centralisatrice et interventionniste de la France. Les Britanniques exigent, eux, des gages pour sauver la City; la Pologne se plaint déjà que l’on change des règles sans lui en parler.

Le sommet européen sera rude mais décisif sur un enjeu fondamental qui sera en arrière-fond de tous les débats: l’intervention, à terme, de la Banque centrale européenne. La BCE a les moyens de contenir l’incendie, de l’étouffer avant qu’il ne soit trop tard en rachetant les dettes des Etats. Elle ne le fera que si elle obtient l’assurance que les Etats membres s’engagent formellement à rétablir les grands équilibres. Mme Merkel négocie sa reddition en faisant monter les enchères car elle redoute la réaction de son parlement et doit vivre avec le veto constitutionnel de la Cour de Karlsruhe. M. Sarkozy découvrira bientôt qu’une règle d’or institutionnalisée (frein à l’endettement) et ses avatars fiscaux mettront fin à l’illusion d’une ambition politique non financée.

Vendredi, l’Europe pourra peut-être surmonter sa crise à la condition d’un sursaut politique crédible. Elle doit reprendre l’ouvrage commencé par ses pairs et qu’elle a mis entre parenthèses pour accueillir les nouveaux membres qui frappaient à sa porte. En bonne logique, une monnaie consacre une union politique et fiscale. L’euro a sauté les étapes. Il est certes l’instrument qui a banni les dévaluations compétitives, mais le vide politique admis à sa naissance est devenu béant et dangereux dès lors que les règles de gouvernance ont été systématiquement violées (critères de Maastricht) et impuissantes à corriger les écarts de compétitivité.

L’euro sera refondé ou éclatera.

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