Pourquoi les Kurdes aiment-ils Apo? Pourquoi vont-ils jusqu'à s'immoler par le feu pour Abdullah Öcalan? La solution de cette énigme contient la tragédie kurde elle-même. Car le chef du PKK, quoi qu'on en dise, est un homme sans charisme. Il faut, pour en être convaincu, l'avoir entendu débiter son béton verbal dans la nuit fraîche de la Bekaa, entouré d'ombres armées, à un jet de pierre de la frontière syrienne. C'était il y a sept ans, quand le combat d'Apo avait encore un avenir. Discours poisseux, face de brute. La protection d'Hafez el-Assad, avouée, obtenue en échange du silence des Kurdes syriens et de la soumission du PKK aux desseins de Damas contre la Turquie, appartenait à la tradition des alliances sordides que les Kurdes ont toujours conclues pour mener leurs combats désespérés. Et l'objectif d'Öcalan était à géométrie variable: cela avait commencé par le mirage d'un grand Kurdistan, rassemblant les Kurdes de quatre pays dans un nouvel Etat indépendant; cela a fini, au bout de trop de défaites, dans la supplique adressée qu'ils acceptent une fédéralisation de la république d'Atatürk et une autonomie pour les seuls Kurdes de Turquie.

Et pourtant, les Kurdes vénèrent cet homme sans grâce, violent, compromis, incohérent, parce qu'il les a appelés, au début des années 80, à un soulèvement contre le mépris raciste, la négation de leur identité et l'assimilation forcée au prix de l'oubli de leur propre langue. Il leur proposait la violence donnée contre la violence subie, et il leur promettait de dépasser cette sorte de banditisme masochiste dans lequel avaient sombré les partis kurdes armés au nord de l'Irak et de l'Iran.

Trente mille morts après, Apo finit dans une prison militaire turque; les Kurdes ont dans la bouche le sang de l'amertume. Et le Milli Guvenlik Kurulu, ce puissant Conseil national de sécurité par lequel l'armée détient la réalité du pouvoir en Turquie, triomphe. Il avait juré de s'emparer d'Öcalan où qu'il fut, et il l'a fait, effaçant l'affront national qu'avait été à ses yeux le refus des Italiens, et de l'Europe, de livrer le chef du PKK à Ankara. La douce digestion de ce coup de maître, qui s'ajoute à un contrôle à peu près rétabli sur le sud-est anatolien, ne va pas amener le MGK à montrer aux Kurdes la moindre tendresse.

Pourtant, rien n'est terminé, et les esprits les plus éclairés en Turquie le savent bien. La flamme de la révolte des Kurdes est dans leur condition même, elle ne sera pas éteinte à coups de bottes. D'autant moins que ses foyers, depuis dix, vingt, trente ans (on l'a bien vu hier encore) se sont développés dans les cités de l'exil européen. La question kurde n'est pas un conflit lointain: c'est aussi notre affaire. La Turquie, même si elle se proclame aujourd'hui «centre stratégique eurasien» pour répondre au dédain que lui montre l'Union européenne, a vocation à se rapprocher de nous. Ses offres font peur aux Européens pour de mauvaises (le refus de l'islam) et de bonnes raisons: la démocratie turque est insuffisamment établie, elle méprise trop les droits de l'homme, et d'abord ceux des Kurdes. Il ne suffit cependant pas de le constater. Les Européens, à cause de cette proximité et de cette convergence, ne pourront pas longtemps se laver les mains du problème kurde comme ils l'ont fait en cherchant pas tous les moyens de se débarrasser d'Abdullah Öcalan. Mais ils savent déjà que sa solution fera apparaître le rétablissement de la paix au Kosovo comme un jeu d'enfant.

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