Le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a eu raison pacifiquement d’une dictature qui durait depuis 23 ans. Hors de toute emprise idéologique ou religieuse, les Tunisiennes et les Tunisiens ont assumé leur destinée. Dans le cadre de la «Révolution du jasmin», ils ont témoigné de leur détermination pour la liberté et la dignité. Ils se sont montrés responsables vis-à-vis de la sécurité des citoyens et de la préservation des biens privés et publics. Avec l’appui d’une armée qui a fraternisé avec eux, ils ont su maîtriser la situation et s’organiser en comités d’autodéfense contre les exactions des miliciens et de la police secrète de l’ancien régime. Ils ont su également faire face avec discipline aux privations qui ont immédiatement suivi les événements. Ce peuple, mûr, intègre, travailleur et optimiste sait qu’il peut compter sur ses forces vives, sur ses femmes et ses hommes, sur ses jeunes et ses vieux, sur son administration et ses institutions publiques.

Le suicide par le feu du jeune Mohamed Bouazizi, marchand ambulant et universitaire au chômage, témoigne du fort sentiment pour la justice, l’égalité et la liberté qui habite les Tunisiens. Ce suicide a la même puissance symbolique que celui de Jan Palach, l’étudiant tchécoslovaque qui s’est immolé le 16 janvier 1969 pour protester contre l’invasion de son pays par les Soviétiques venus réprimer le Printemps de Prague. Sans bombe ni kalachnikov entre les mains, tous deux ont préféré retourner la violence contre eux-mêmes et mourir pour leur idéal. Rappelons ici que les mouvements de dissidence qu’ont connus l’ensemble des pays de l’Europe de l’Est, enfermés pendant des décennies derrière le rideau de fer, ont très fortement mobilisé la conscience européenne. Des soutiens intellectuels, politiques, économiques et financiers ont été mis sur pied pour accompagner le chemin de ces peuples vers la réalisation de la liberté et de la démocratie. C’est à l’honneur de l’Europe occidentale d’avoir choisi résolument cette voie qui a abouti, en à peine quelques années après la chute du mur de Berlin, à l’élargissement et à l’approfondissement de l’espace européen.

Pourquoi cela ne serait-il pas aussi le cas avec la Tunisie? Pourquoi un même soutien, clair, fort et résolu, ne serait-il pas mis en place pour épauler les Tunisiens dans leur combat pour la démocratie? Ce pays ne démériterait pas face à un tel engagement. En plus du courage et du pacifisme qu’il a toujours montré, le peuple tunisien est nourri par une très longue histoire où se sont côtoyées depuis l’Antiquité plusieurs cultures, civilisations et influences.

Le silence de certains gouvernements européens face à ce qui se passait en Tunisie, pire, certaines paroles ministérielles françaises sur les manifestations qui s’y déroulaient, ont profondément choqué. Malgré le changement de position et de ton qui est intervenu dans les chancelleries au fur et à mesure que la volonté populaire devenait claire et s’affirmait, les Tunisiens ont eu l’impression que certains Européens ne souhaitaient pas leur reconnaître la même maturité citoyenne et démocratique qu’à d’autres. Ils ont eu le sentiment qu’on voulait les enfermer dans une image réductrice sans lien avec leur réalité. La Tunisie est, en effet, plurielle, et toutes les opinions et croyances y trouvent leur place. C’est une société arabe et musulmane largement sécularisée, où l’idée de citoyenneté est profondément enracinée et où l’égalité des droits entre hommes et femmes est assurée dans les institutions et dans les faits. Les femmes tunisiennes jouissent de tous les droits, notamment du droit de vote, depuis 1956. Ce qui manquait jusqu’ici, c’était la possibilité d’une expression légitime et libre dans l’espace public. Gardons-nous alors d’enfermer les Tunisiens dans le spectre de l’«islamisme», voire dans l’«infamie islamiste» qui pèse sur toutes les tentatives d’émancipation de cette région du monde. Un tel discours n’a eu pour effet jusqu’ici que de geler la situation en favorisant les régimes autoritaires arabes. Ces dictatures sont les ennemis de leur peuple, mais elles sont également les ennemis d’une Europe démocratique et ouverte sur son espace sud.

Ne l’oublions pas, la Tunisie, tout comme d’ailleurs l’Algérie et le Maroc, sont l’Occident du monde arabe (Maghreb en arabe). Ils font partie aussi bien du monde arabe que du monde européen. Accepter une telle idée contribuerait à une meilleure intelligence des deux côtés de la Méditerranée, réduirait les tensions, puisque c’est dans un cadre désormais libre, responsable et digne que tous les problèmes seraient débattus. Les Tunisiens, et plus généralement les Maghrébins, partagent plusieurs qualités avec l’Europe: une langue, le français, un même passé et une même archéologie, une histoire contemporaine intimement imbriquée, un espace économique qui deviendrait plus dynamique encore avec l’ouverture démocratique, une jeunesse éduquée et ouverte, des expressions culturelles riches et diversifiées (festivals de musique, de cinéma et de théâtre, littérature, recherche scientifique, expressions artistiques et muséographiques). Si la «Révolution du jasmin» devait échouer, ce serait un drame pour le peuple tunisien mais aussi pour l’Europe. Mondher Kilani est anthropologue. Derniers livres parus: Guerre et sacrifice (PUF, 2006) et Anthropologie. Du local au global (Armand Colin, 2009).

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