Incidences

L’Europe face au président Trump

OPINION. L’Europe devrait s’adapter à la nouvelle donne américaine plutôt que de combattre les choix de l’administration Trump, selon la «NZZ». Une vision bien réductrice, écrit notre chroniqueur François Nordmann

Faut-il abdiquer devant la puissance américaine? Faut-il renoncer à un ordre international fondé sur des règles de droit au profit d’un néoréalisme, sur le modèle de ce que la Maison-Blanche paraît offrir? C’est la question qui se pose à la lecture de l’éditorial de la NZZ du 26 mai dernier.

Le monde selon la «NZZ»

La crise née de la décision du président Trump de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran a amené les autres signataires – France, Allemagne, Royaume-Uni, Russie et Chine à se concerter pour donner corps à leur volonté de préserver le «plan conjoint». L’Iran a posé ses conditions, et l’Europe a relevé le défi. Elle cherche les moyens de garantir l’écoulement d’une partie de la production pétrolière iranienne et de mettre à disposition des facilités bancaires pour assurer la permanence des flux commerciaux. Les Européens ne sont pas attachés à l’accord seulement parce qu’ils en ont pris l’initiative en 2003, mais parce qu’ils sont conscients qu’il est efficace et est parvenu à éviter que l’Iran ne se dote de l’arme nucléaire. En même temps, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne n’entendent pas se couper des Etats-Unis: ces pays savent qu’ils en dépendent pour leur sécurité et leurs échanges commerciaux, technologiques et scientifiques. Mais ils affirment leur personnalité propre et se battent pour maintenir les valeurs de la communauté internationale nées de la Seconde Guerre mondiale.

Première puissance militaire du monde, les Etats-Unis ont renoué avec une politique de force pour pouvoir agir avec le moins de contraintes possible face à la Chine et à la Russie, ils n’ont que faire des états d’âme de leurs alliés européens

Pour certains, dont le moniteur zurichois, il s’agit là d’un vain combat. Première puissance militaire du monde, les Etats-Unis ont renoué avec une politique de force pour pouvoir agir avec le moins de contraintes possible face à la Chine et à la Russie, ils n’ont que faire des états d’âme de leurs alliés européens. Pour autant ils n’ont pas tourné le dos au système international, ils utiliseront l’ONU, l’OMC ou l’OTAN dans la mesure où ils en ont besoin. Au Proche-Orient, les Etats-Unis ont choisi leur cause et leur camp; ils s’appuient sur les puissances régionales, Arabie saoudite, Egypte, Israël pour tenir tête à l’Iran qui menace la sécurité de la région. Une solution juste du problème palestinien n’est pas pour eux à l’ordre du jour. Ils n’ont pas à tenir compte des injonctions des Européens, qui ne sont pas présents sur le terrain. Peu importe qu’ils s’opposent aux sanctions décrétées par Washington contre l’Iran: leurs entreprises n’ont pas d’autre choix que de s’y soumettre. Ils feraient mieux de laisser faire le président Donald Trump, qui exprime une tendance ancienne de la politique étrangère américaine et qui lui survivra. L’Europe, combien de divisions? Elle ferait mieux de résoudre ses problèmes – immigration, euro, Brexit, Italie, divisions Est-Ouest – et de développer ses forces armées si elle veut avoir son mot à dire.

Une vision réductrice

Une telle vision des choses est trop réductrice. Elle minimise l’importance de l’UE, dont la puissance économique et la présence diplomatique à travers le monde sont des faits incontournables. L’Europe a développé des partenariats avec des pays tels que la Chine, la Russie, mais aussi l’Afrique, qui lui permettent de jouer de son influence dans un sens modérateur. Les sièges permanents de la France et du Royaume-Uni au Conseil de sécurité confèrent à ces pays une responsabilité qu’ils exercent pleinement, comme on l’a vu encore le mois dernier lors de l’intervention militaire en Syrie, de concert avec les Etats-Unis. Aux Etats-Unis même, nombreux sont les partisans de la stabilité et des valeurs qui ont favorisé la prospérité mondiale. L’extrémisme, les caprices et les coups de poker du président ou de certains de ses conseillers ne font pas l’unanimité, comme le montre l’histoire du revirement face à la Corée du Nord. (Apparemment le Département d’Etat s’est imposé face à John Bolton et a engagé des vétérans de la négociation avec Pyongyang pour mener les pourparlers préliminaires).

L’Europe n’a nulle raison de baisser les bras et de cesser de défendre un ensemble d’intérêts et de principes qu’elle a précisément construits jadis en réaction à une politique fondée sur la force et qui ont conduit à la catastrophe.

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