Que l’Europe laisse entrer les réfugiés sans encombre!

En ce moment, des dizaines de milliers de migrants s’apprêtent à traverser la Méditerranée, dont une majorité de personnes qui tentent d’échapper à la barbarie de l’ISIS et du régime el-Assad en Syrie, des Shebab en Somalie, du régime autoritaire en Erythrée, des milices privées en Libye, de Boko Haram au Nigeria. Plus de 2000 migrants ont déjà trouvé la mort cette année, suite aux chavirements de leurs embarcations de fortune. En 2014 ils étaient au moins 3000, y compris de nombreux enfants. L’opinion publique occidentale s’émeut, à juste titre, des destructions du site archéologique de Palmyre et du monastère chrétien de Mar Behnam, mais les Etats européens se soucient nettement moins de la souffrance des individus en transit qui n’ont d’autre choix que de risquer leur vie. Il s’agit d’un problème autant politique que moral.

En effet, il existe une contradiction flagrante dans les Accords de Schengen, qui régulent l’accès à l’Europe: d’un côté, le droit de déposer une demande d’asile sur le territoire d’un Etat membre y figure expressément (art. 28 de la Convention d’application). Il est vrai que l’asile est un droit fondamental dans tous les Etats européens, car il relève des dispositions de l’Etat de droit. De l’autre côté toutefois, ces mêmes accords empêchent les réfugiés d’arriver légalement dans l’espace Schengen. L’article 26a stipule que «si l’entrée sur le territoire […] est refusée à un étranger, le transporteur qui l’a amené […] est tenu de le reprendre en charge sans délai. […] Il doit ramener l’étranger dans l’Etat tiers à partir duquel il a été transporté…» Dans les faits, cela revient à déléguer aux compagnies aériennes et maritimes le contrôle aux frontières, et, partant, à le privatiser. Evidemment, dans ces conditions, aucune d’elles n’accepte de transporter des personnes sans visa, alors qu’un tel déplacement serait sans danger et dix fois moins cher qu’un passage incertain payé à des passeurs sans scrupule. Il ne reste donc que la route maritime de tous les dangers.

Les Accords et la Convention d’application de Schengen ont été signés respectivement en 1985 et 1990 dans un tout autre contexte politique. La Suisse y a adhéré il y a onze ans. A l’époque, ISIS et Boko Haram n’existaient pas. Pour sauver des milliers de vies en Méditerranée aujourd’hui, il suffirait que le Secrétariat général du Conseil européen, qui gère depuis 1999 l’acquis de Schengen, notifie aux compagnies aériennes et maritimes la suspension provisoire de l’article 26a, au moins dans un premier temps pour les ressortissants des pays sur lesquels s’est abattue la nouvelle barbarie sanguinaire. Cela permettrait aux requérants d’acheter tout simplement un billet d’avion ou de ferry, et de fuir en toute sécurité. La suspension diminuerait aussi considérablement l’afflux en Grèce et en Italie, soulagerait les pays de transit tels que la Macédoine et la Serbie, et contribuerait à une meilleure répartition des réfugiés au sein de l’espace Schengen. Si l’Europe ne fait déjà pas grand-chose pour combattre la barbarie sur place, elle se doit d’accueillir au moins ses victimes.

Une telle mesure urgente augmenterait-elle le nombre de requérants arrivant en Europe? Pas tellement, car lorsque vous courez le danger d’être torturé à mort pour la moindre opinion politique divergente ou pour votre orientation sexuelle, lorsque vos filles risquent d’être mariées de force, ou lorsque vos coreligionnaires se font déjà décapiter, vous n’avez strictement rien à perdre et vous allez de toute façon quitter votre pays coûte que coûte. L’extrême droite et les partis populistes vont-ils tenter de tirer profit d’une telle décision? Naturellement, mais on ne fait pas de bonne politique en cédant lâchement à leurs exigences inhumaines. Il faudrait dès lors plutôt démultiplier l’effort pédagogique.

Refuser un passage sans danger à des individus disposant du droit élémentaire de déposer une demande d’asile, qui a de surcroît de très fortes chances d’être acceptée, laisser donc délibérément se noyer des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants signifie adopter, face à la barbarie néo-médiévale, une autre barbarie: moderne, froide, technocratique. Face au retour des ténèbres, il importe avant tout que l’Europe cesse de trahir les principes de l’Etat de droit.

Face au retour des ténèbres, il importe avant tout que l’UE cesse de trahir les principes de l’Etat

de droit

Professeur de science politique à l’Université d’Auvergne

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