il était une fois

L’Europe à l’épreuve du grand refuge

Les sociétés européennes accueillent ou n’accueillent pas les réfugiés syriens selon leur histoire, leur mémoire, leurs croyances et l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes dans le monde

A un moment donné, la patience a disparu des camps de réfugiés syriens en Jordanie, au Liban, en Turquie. La poursuite sans fin des bombardements et la multiplication des fronts de guerre ont eu raison de l’espoir de millions de Syriens de retrouver leur foyer. Avec le temps, leurs économies se sont épuisées. L’absence d’écoles pour leurs enfants leur est devenue cruelle. L’idée d’un exil durable leur est venue. Elle a fait boule de neige à la fin de l’été lorsque, faute de ressources, le Programme alimentaire mondial a dû diminuer les fonds d’entretien des camps. Les yeux se sont alors tournés vers l’Europe. Et cette crise syrienne que les Européens ont vue – ou voulu voir – comme insoluble du fait des circonstances internationales débilitantes, les Syriens lui ont trouvé une solution pour eux-mêmes en accostant corps et biens sur le continent.

C’était une chose de ne pas leur apporter d’aide militaire quand ils se révoltaient contre le régime d’Assad. On pouvait en débattre comme d’un sujet de politique extérieure. C’en est une autre de ne pas les aider quand ils fuient la mer de sang laissée par la perversité desdites circonstances internationales. Là, le débat change de tournure, il se charge du poids des valeurs que les pays et leurs habitants affichent au contact concret, réel des demandeurs d’asile. Il se fait épreuve de vérité. Une épreuve à l’échelle européenne dès lors que les traités de Schengen et Dublin lient et obligent les membres de l’Union. Une épreuve sous le regard du passé, de la mémoire longue ou courte de chacun des membres.

La guerre syrienne est maintenant en Europe. Elle met au défi l’histoire commune que l’Union revendique contre les histoires séparées dont elle est faite. Elle est le premier test de résistance de son embryon de politique intérieure: il faut accueillir la foule, administrer les demandes, les répartir, assurer le logement, les soins, l’école, la protection.

Les réactions populaires à l’arrivée en masse de réfugiés sont connues: élan de sympathie et d’humanité partagée d’un côté, méfiance et hostilité de l’autre. Les proportions entre les deux varient selon la provenance des demandeurs, l’origine de leur malheur et le genre d’idéologie dominant dans le pays. L’aversion des Occidentaux pour le soviétisme avait favorisé un accueil large et peu controversé des Hongrois après la répression du soulèvement de Budapest en 1956. Que les Hongrois acquis aujourd’hui au démagogue Orban choisissent de ne pas s’en souvenir tient au fait qu’ils ne voient pas leur humanité d’Européens chrétiens à l’égal de celle d’Arabes musulmans, leur malheur d’antan ne se compare donc pas à leurs yeux à celui des Syriens.

Cette imagination défaillante vaut d’ailleurs pour plusieurs autres pays de l’ancien bloc communiste, la Tchéquie, la Pologne, cette «Nouvelle Europe» que George W. Bush embarquait si facilement dans la guerre d’Irak parce qu’il y avait un tyran rouge à abattre, un ami américain à fidéliser et une démocratie à bâtir qui donnerait raison à l’Occident contre le despotisme du parti unique. Hélas, les vices de construction de cette démocratie-là ont fait exploser l’Irak et la région. La Nouvelle Europe s’en est lavé les mains. Ni coupable, ni responsable, elle ne laisse pas les obligations d’une Union dont elle partage les avantages et peut-être les ambitions mais non les devoirs empiéter sur sa souveraineté toute récente.

La solidarité humaine a sa part de spontanéité mais elle se construit surtout sur un discours contre-intuitif qui en fixe la nécessité au-delà des intérêts apparents. Dans la Genève du XVIIe siècle, par exemple, il a fallu toute l’autorité morale des pasteurs et la prudence politique des conseils pour que les protestants français poursuivis après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) soient accueillis par une population locale méfiante et près de ses sous. Bon nombre de réfugiés étaient des gens du Sud qui mangeaient, buvaient, parlaient autrement et ne faisaient rien puisque l’accès aux métiers leur était limité. Beaucoup, vieillards, femmes et enfants, vivaient de la charité des bourses ou des particuliers. Certains mendiaient, c’était insupportable aux Genevois qui voyaient tout ce monde d’étrangers comme des «bouches inutiles» méritant d’être chassées. Des appels en ce sens se faisaient régulièrement entendre, y compris dans les autres villes protestantes de Suisse, peu désireuses de soulager Genève, qui servait de porte d’entrée aux Français, aux Piémontais ou aux Orangeois. En 1693, Genève accueillait 3300 réfugiés quand Zurich n’en gardait que 400.*.

Le refuge protestant en Suisse documente parfaitement les phénomènes classiques d’accueil et de rejet qui accompagnent une immigration de masse dans une population tenue d’en accepter les contraintes du fait de son histoire et de ses croyances. La compassion est réelle mais elle dure peu. Elle est suivie d’une stigmatisation des «bouches inutiles», tous ces gueux assimilés à des voleurs, menteurs, querelleurs, abuseurs de la charité, qu’on tentera d’éloigner. Les réfugiés dérangeants, qui mangent trop bien, s’habillent trop cher, prennent toutes les places dans les temples ou s’adonnent au jeu, on les semoncera pour qu’ils s’intègrent. On s’accommodera des réfugiés «utiles», les bons travailleurs, en se plaignant toutefois de la concurrence qu’ils font aux locaux. On choiera les réfugiés «entreprenants», ceux qui renforcent l’Etat avec leur argent, leurs idées et leur énergie. On s’assurera bien sûr qu’ils ne fassent pas d’ombre aux barons du cru. Le tri s’accomplissant au fil du temps, avec sévérité ou souplesse selon l’état des subsistances, on s’enorgueillira, une fois les angles arrondis et les trivialités oubliées, d’avoir agi selon sa morale et sa foi. Le refuge syrien en Europe s’annonce comme un épisode de la révélation des sociétés européennes à elles-mêmes et au monde dans lequel elles s’insèrent.

*  «Genève au temps de la Révocation de l’Edit de Nantes», O. Reverdin, O. Fatio, L. Martin, L. Mottu-Weber, M. Grandjean, C. Holtz, Société d’histoire et d’archéologie de Genève, 1985.

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