éditorial

L’Europe mérite mieux qu’un «No, Prime Minister!»

ÉDITORIAL. L’interminable chaos politique au Royaume-Uni ne doit pas faire oublier que l’absence d’accord sur la sortie ordonnée du pays de l’Union européenne serait la pire des situations, de part et d’autre du «Channel». Renvoyer Theresa May bredouille au 10 Downing Street n’est pas la solution

Le front du refus affiché par les dirigeants européens face aux nouvelles exigences des députés britanniques est tout à fait légitime et compréhensible.

Depuis des mois, c’est à Londres que le dossier du Brexit est englué. Plus grave: la décision de la Chambre des communes, mardi 29 janvier, de prendre les choses en main pour imposer ses conditions à Theresa May en lui intimant l’ordre de retourner négocier à Bruxelles est politiquement très unfair (déloyal).

Pourquoi les pays membres de l’Union – et en particulier l’Irlande, très exposée aux conséquences économiques d’un possible divorce sans accord – devraient-ils accepter de payer le prix de la surenchère des brexiters et de l’incapacité de la première ministre britannique à faire voter par son propre Parti conservateur l’accord âprement négocié entre Bruxelles et le 10 Downing Street, où elle s’accroche malgré ses échecs répétés?

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Le réalisme exige pourtant de dépasser cet affrontement entre négociateurs communautaires épuisés par les atermoiements britanniques et politiciens anglais ensevelis sous le jeu des ambitions, des mensonges populistes et des promesses illusoires de souveraineté bientôt retrouvée. Défendre les principes cardinaux de l’Union européenne que sont la libre circulation des personnes ou l’intégrité du marché unique ne doit pas conduire à sanctifier un texte et à laisser le dernier mot aux juristes.

L’Irlande, qu’une histoire de lutte et de douleur lie à celle de son grand voisin insulaire, doit être encouragée par ses pairs européens à trouver une solution à cette invraisemblable question de frontière. Il ne s’agit pas, en faisant cela, de lâcher Dublin. Il s’agit de tenir compte d’une réalité particulière: celle de deux îles voisines, dont la situation est par définition distincte de celle du continent.

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Un autre élément plaide, côté communautaire, en faveur du pragmatisme. Les députés britanniques ont, par leur vote de mardi, clairement opté pour une sortie ordonnée de l’UE. La défense du «no deal» n’est plus que l’apanage d’une minorité de jusqu’au-boutistes. Lesquelles tiennent malheureusement le gouvernement en otage. Le moment est donc opportun pour vaincre ces ultra-Brexiters et faire, via Theresa May, un geste envers la Chambre des communes, incarnation de cette tradition démocratique et parlementaire dont l’Europe s’enorgueillit.

D'autant que les deux scénarios alternatifs – un «no deal» catastrophique ou le report de la date envisagée pour le départ du Royaume-Uni, le 29 mars prochain – pollueraient à coup sûr la campagne pour les élections européennes du 26 mai. Au risque d’attiser les pires mensonges et autres fake news de la part de souverainistes ravis de souffler sur les braises.

Theresa May a commis de nombreuses et grossières erreurs depuis le référendum du 26 juin 2016. La manière dont son gouvernement s’est avéré incapable d’élaborer une stratégie cohérente pour ce Brexit est affligeante. N’empêche: l’Europe mérite mieux, aujourd’hui, qu’un lapidaire «No, Prime Minister!».

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