La victoire du Front national au premier tour des élections régionales en France marque un tournant en Europe. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, une formation issue de l’extrême droite domine le paysage politique de l’une des grandes nations à l’origine de l’Union. Une Union qui s’est érigée pour faire barrage à la résurgence des nationalismes responsables de deux boucheries mondiales. Le scénario, inimaginable il y a peu, d’un retour des logiques souverainistes et du repli identitaire est en train de prendre forme sous nos yeux, élection après élection, partout en Europe.

Inutile de dramatiser, diront certains. Ces régionales – dont le second tour corrigera en partie le score - ne sont-elles pas d’une importance secondaire? Ce serait une erreur de le croire. Le FN en France, comme le FPÖ de Strache en Autriche, le PIS de Kaczynski en Pologne, le Fidesz d’Orban en Hongrie, et tant d’autres partis nationaux-populistes auxquels s’apparente l’UDC helvétique vont durablement labourer l’électorat d’un continent déboussolé par bientôt dix ans de marasme économique et balloté par les vents d’une globalisation mal maîtrisée.

Ces partis plafonneront-ils à un tiers des voix exprimées par l’électorat comme c’est le cas désormais? Il serait imprudent de miser sur cette limite hypothétique sans questionner l’essence même de l’Union européenne. Car celle-ci est bel et bien en danger, comme vient de le déclarer dans un journal allemand le président du parlement européen Martin Schulz. Personne d’autre qu’un Allemand peut-être ne comprend mieux les risques de la dérive actuelle. Il faut avoir vu le visage d’Angela Merkel, dans ce même parlement européen, en octobre dernier, face à une Marine Le Pen vitupérant sa haine de l’Europe et s’afficher comme l’anti-Merkel au nom des peuples souverains contre les élites mondialisées, pour comprendre l’effroi que provoque le vote des Français outre-Rhin.

Face à cette tentation du retour des nations, des frontières et des murs, quelle réponse peut apporter l’Europe? Affirmer ses valeurs est plus que jamais nécessaire. Mais peut-être devra-t-elle commencer par reconnaître ses propres limites: c’est la question posée par le Brexit. A chaque crise, l’UE s’est jusqu’ici tirée d’affaires en approfondissant le processus d’intégration économique et politique. Force est de constater que cette démarche est de moins en moins bien comprise. La mémoire des horreurs passées s’effaçant, la raison d’être de l’Union se dissipe. Cette fatigue européenne n’est pas dans l’intérêt de la paix sur le continent. Il est temps d’en prendre conscience pour mieux lui redonner un sens.

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