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L’Europe en panne de récit écologique

A l’heure actuelle, les périls à venir du changement climatique ne suscitent guère d’émotion en Europe. Pourtant notre continent est très concerné – les Pays-Bas, la Belgique, la façade Atlantique souffriront de la montée des eaux. Une prise de conscience est urgente et indispensable, estiment Frédéric-Paul Piguet et Philippe Solms

L’Europe en panne de récit écologique

L’Europe est étonnante par sa faculté à financer des projets originaux. L’un deux s’intéresse aux conflits environnementaux dans le monde, conflits qu’il recense et cartographie tout en fournissant des pistes de recherche sur le plan socio-économique. Le projet s’intitule «Organisations pour la justice environnementale, responsabilités et commerce». Soutenu par le septième programme pour la recherche de la Commission européenne*, il se termine aujourd’hui à Bruxelles, où se tient une session de clôture. Malgré son ambition, ce projet pèche sur deux aspects: il ne systématise pas la violation du principe d’interdiction de nuire sur le plan environnemental, ni ne développe un récit autour de la biosphère.

La biosphère est un organisme réunissant dans un processus indissociable l’ensemble des êtres vivants, l’océan, l’atmosphère et les sols. Elle constitue le support de vie de l’humanité. Se référer à ce concept permet notamment de souligner cette réalité physique: la biosphère, ainsi que nos corps d’êtres humains, mettent en jeu pour l’essentiel du carbone, de l’azote, de l’oxygène et de l’hydrogène. L’humanité n’a pas d’autre choix que de vivre en symbiose avec son support de vie.

Or les modèles économiques actuellement dominants ne permettent pas, quoi qu’en disent les économistes, de créer de la richesse sans détruire les qualités de la biosphère. L’économie humaine perturbe son métabolisme, tant par la modification quantitative de ces éléments (émissions de dioxyde de carbone et d’oxyde d’azote notamment), que par l’extraction et la fabrication d’éléments étrangers aux cycles fondamentaux de la biosphère.

La contradiction entre les deux systèmes est fondamentale et le modèle du développement durable ne la résout pas malgré l’amélioration des processus de recyclage et de dématérialisation. Les procédés de recyclage sont insuffisants dans un monde où les avantages comparatifs entre les pays diffèrent considérablement alors qu’ils aspirent tous à un niveau de consommation élevé, signe d’un rang avantageux dans la hiérarchie mondiale.

De même, les techniques écologiques ne peuvent compenser le besoin systémique de l’économie en termes de croissance de la consommation – du verbe latin consumere signifiant «consumer», «détruire», puisqu’il faut que la demande progresse sans cesse pour assurer de nouveaux débouchés.

Tout se passe comme si les êtres humains étaient en concurrence pour détruire les qualités de la biosphère, tout en prétendant la préserver au motif qu’il existe des exemples attestant de l’efficacité écologique de l’économie, sans reconnaître qu’ils sont l’exception dès lors que l’on considère le fonctionnement du système de façon globale.

Les effets induits en termes de réchauffement constituent des risques pour les ressources en eau, tout comme pour l’agriculture et la pêche dans de nombreuses régions. Cela paraît peu sous l’angle économique, mais ce sont les fondements d’une vie de qualité qui sont ainsi menacés. En Europe, on notera que la hausse du niveau des mers induite par les émissions de gaz à effet de serre menace l’intégrité territoriale de plusieurs pays et régions (les Pays-Bas, la Flandre, le Nord-Pas-de-Calais, la façade Atlantique, la Camargue, les régions de Pise, de Ravenne et de Venise notamment). Les Européens ayant beaucoup à perdre, ne serait-il pas temps qu’ils s’interrogent?

On sait depuis Paracelse que la dose fait le poison, ce qui permet de dire que les gaz à effet de serre représentent un poison pour les écosystèmes de la biosphère. Ne pas les limiter de façon drastique représente une menace grave prenant la forme d’une négligence fautive de la part d’Etats et d’entreprises tardant à se soucier de l’impact délétère de leurs émissions sur le support de vie commun.

Il est donc nécessaire de renouveler les règles du jeu et de placer la transition énergétique au cœur d’un récit intégrant la biosphère comme symbiote de l’humanité et l’interdiction de nuire à autrui par négligence comme principe guidant la résolution des conflits environnementaux. Connu des juristes comme neminem laedere et présent dans le droit international, ce principe joue actuellement un rôle secondaire lors de dommages environnementaux transfrontaliers.

L’Europe politique constitue un cadre privilégié pour la mise en œuvre du principe d’interdiction de nuire, ne serait-ce qu’entre ses Etats membres. Dans cette hypothèse, et au cas où les pays de l’Union progressent véritablement dans la maîtrise de leurs émissions, ils sont en droit de désigner comme coauteurs d’une négligence fautive les pays grands émetteurs se soustrayant à leur responsabilité. Nous soulignons qu’à la fin de ce siècle, en cas de hausse du niveau des océans de deux centimètres par an, la Belgique et les Pays-Bas n’auront plus les moyens d’élever leurs digues en suffisance pour se prémunir contre les événements exceptionnels. Pour faire pression sur les grands émetteurs dès aujour­d’hui, ces deux pays doivent reconnaître le préjudice en voie de leur être causé, faire un effort supplémentaire de leur côté et en appeler à une responsabilité collective.

En introduisant des mots plus durs autour du non-respect de l’interdiction de nuire, il devient possible de disqualifier ceux qui font moins d’efforts sur le plan climatique tout en resserrant les rangs à l’interne. Il s’agit de mettre en place un régime informel de sanctions pour élever le coût de l’inaction par des dégâts d’image et des mesures de boycott. Symétriquement, il s’agit de diminuer le coût relatif de la transition énergétique pour ceux qui vont résolument dans cette direction.

Le caractère déstabilisant de ce récit tient dans sa radicalité et dans le fait qu’il s’oppose aux habitudes de pensée. Il a une dimension conflictuelle car il voit les priorités autrement qu’on les voyait, sans ignorer les espaces où il faut composer avec une certaine ambiguïté. Mais il autorise une identification plus profonde des citoyens à leur communauté politique et à la biosphère que les poncifs gestionnaires, comptables ou consuméristes. La vocation d’un récit est de faire vibrer les hommes, de leur permettre de se reconnaître des valeurs partagées et de se donner, à partir de là, des objectifs communs.

Autrement dit, c’est en liant l’interdiction de nuire à autrui par négligence à la reconnaissance de la biosphère comme demeure commune que les citoyens et leurs représentants contribueront au renouveau du discours européen. La démarche n’est pas facile, mais elle offre une chance de sortir du tout économique qui fait la part belle à tous les égoïsmes et se résout dans le consumere plus que dans le consummare (faire la somme de, parvenir à son plein épanouissement).

Ces remarques n’enlèvent rien au projet des Organisations pour la justice environnementale: elles suggèrent seulement qu’il est envisageable de donner davantage de prégnance et d’ampleur au récit européen.

* Environmental Justice Organisations, Liabilities and Trade (ejolt.org).

Tout se passe comme si les êtres humains étaient en concurrence pour détruire les qualités de la biosphère

Menacés par la montée des eaux, les Pays-Bas et la Belgique devraient faire pression sur les grands émetteurs

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