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L’Europe est en passe de devenir une colonie des pays émergents

La Chine mais aussi d’autres pays plus inattendus, comme l’Angola, sont en train de racheter à bon prix des entreprises publiques européennes prospères. On assiste ainsi à un incroyable renversement: les anciens coloniaux sont à leur tour colonisés économiquement! Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour notre continent, aux yeux de Michael Marder, philosophe et chercheur au Pays basque

L’achèvement du processus de décolonisation, initié au milieu de XXe siècle, a été l’une des conséquences involontaires de l’actuelle crise économique et politique en Europe. Tandis que le produit intérieur brut des pays en développement ne cesse de croître, de nombreuses économies européennes, victimes de la crise, se contractent, et désormais certaines nations – hier colonies du Vieux Continent, à commencer par la Chine – achètent activement les actifs que l’Europe privatise.

Le groupe de médias angolais Newshold s’apprête à racheter la chaîne publique de télévision RTP à son ancien maître colonial, le Portugal.

EDP (Energias de Portugal), une autre entreprise portugaise qui génère, fournit et distribue de l’électricité à la péninsule Ibérique, a cessé d’être publique lorsque 21% de la part de l’Etat a été vendue à la société China Three Gorges Corp.

OPAP, une société grecque de jeu particulièrement rentable, a, elle aussi, reçu une offre de rachat de la part d’une entreprise chinoise. Piraeus Container Terminal dans le célèbre port grec est désormais une filiale du groupe chinois Costco.

Et, dans un mouvement inverse, en 2012 l’Argentine a nationalisé le producteur de pétrole YPF, contrôlé par l’Espagne, tandis que la Bolivie s’emparait de la filiale du groupe espagnol Red Electrica Corporacion basée dans ce pays d’Amérique du Sud.

Ce n’est pas uniquement la privatisation d’entreprises publiques rentables dans tout le sud de l’Europe, accompagnée de la nationalisation d’entreprises au bord du dépôt de bilan telles que Bankia en Espagne, qui est en cause. Les exemples ci-dessus démontrent amplement qu’il n’est plus nécessaire de «provincialiser l’Europe», ainsi que le recommandaient les pionniers des études postcoloniales, parce que l’Europe fait elle-même un excellent travail en se provincialisant toute seule!

Alors que les querelles internes se poursuivent entre les membres de l’UE et qu’en l’absence de réformes systémiques et de remaniements réglementaires, la crise se prolonge, l’Europe pourrait bien perdre sa position de centre de pouvoir dans un monde multipolaire. La vision à somme nulle des pays européens les plus prospères les aveugle. Ils ne voient pas que si les pays de la périphérie sont rétrogradés au stade de membres de seconde classe de l’Union, le continent tout entier sera entraîné dans leur chute. Autrefois centre colonial dominant, l’Europe se transforme rapidement, non en partenaire à égalité de l’Asie et des Etats qu’elle a colonisés par le passé, mais dans un rapport d’assujettissement.

Les mouvements de capitaux se reflètent dans les mouvements migratoires des êtres humains. Ces dernières années, l’émigration du Portugal vers le Brésil et l’Angola a grimpé en flèche: rien qu’en 2009 et 2010, le nombre de citoyens portugais enregistrés dans les consulats brésiliens a bondi de 60 000 personnes. Le nombre de personnes qui ont quitté l’Espagne durant les six premiers mois de 2012 a augmenté de 44% comparativement à la même période de l’année précédente. Bien que 86% d’entre eux soient des immigrants naturalisés espagnols, mais nés outre-mer, qui ont décidé de rentrer en Amérique du Sud en raison de l’amélioration des conditions économiques sur place, une majorité d’Espagnols ont exprimé leur désir de vivre à l’étranger si des opportunités de travail devaient s’y présenter.

Du point de vue des anciennes colonies, l’Europe mérite d’être marginalisée, ce qui s’avérerait un excellent remède contre des siècles d’un eurocentrisme préjudiciable et de prétention à la supériorité culturelle. Mais avant de célébrer ce «retour de balancier», il serait prudent de se demander si le changement qui s’opère est vraiment qualitatif.

Lorsque l’ère postcoloniale a commencé, la promesse d’une situation économique plus juste ne s’est de loin pas réalisée. Les capitaux nationaux ont simplement changé de mains, passant de celles des colonisateurs à celles d’une petite élite locale, possédant souvent des relations et des liens familiaux étroits dans la métropole. La grande majorité des populations des anciennes colonies n’ont eu aucun droit à de meilleures conditions de vie, tandis que les ressources naturelles de ces pays nouvellement créés ont continué à servir des intérêts privés.

La crise européenne présente une opportunité concrète pour les acteurs clés des économies émergentes de racheter des entreprises publiques européennes (très prospères) à des prix relativement bas. Couplé avec l’exacerbation des inégalités internes entre le centre et la périphérie de l’Union européenne, l’achèvement de la décolonisation menace de se muer en colonisation dans l’autre sens, mais par des moyens purement économiques.

Une Europe affaiblie, marginalisée, ne serait pas dans l’intérêt de ses citoyens, et ne contribuerait en rien à la stabilité d’un ordre politique mondial multipolaire. Certes, un changement de paradigme en faveur d’un décentrage de la conscience collective européenne est le bienvenu. Mais il faudra impérativement rappeler, et rappeler sans cesse, les idéaux universellement contraignants de justice sociale et économique dont les mouvements et les penseurs politiques du Vieux Continent se sont faits les champions.

Les pays émergents rachètent à bon prix des entreprises publiques européennes prospères

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