L'embellie démocratique amorcée dans les Balkans en l'an 2000 n'aura été que de courte durée. Lors des élections du 28 décembre, l'extrême droite nationaliste s'est imposée comme la première force politique de Serbie, avec 28% des suffrages, face à un camp réformateur plus divisé que jamais. Un mois plus tôt, les nationalistes croates du HDZ l'avaient également emporté à Zagreb. Il y a un an, les trois partis nationalistes qui ont fait sombrer la Bosnie-Herzégovine dans la guerre sont aussi revenus au pouvoir. En Serbie comme en Croatie, près d'un tiers de la population active est au chômage et, dans ce dernier pays, la dette extérieure atteint près de 20 milliards de dollars. Les retraités serbes survivent avec moins de 100 euros par mois. Les électeurs ont lourdement sanctionné cet échec économique, ne voyant pas dans leur vie quotidienne les conséquences des réformes entreprises. Les démocrates arrivés au pouvoir en 2000 avaient la lourde tâche d'amorcer une difficile transition économique, avec beaucoup de retard par rapport aux autres pays d'Europe de l'Est, et alors que les pays des Balkans ont été ruinés par les guerres et les régimes prédateurs qui ont accaparé le pouvoir tout au long des années 1990. La carte des bastions électoraux de l'extrême droite serbe peut se superposer à celle des régions les plus déshéritées. Les réfugiés serbes chassés de Croatie, de Bosnie et du Kosovo sont aussi les premiers à voter pour le Parti radical, de même que les Serbes des enclaves du Kosovo. D'une manière comparable, en Croatie, le HDZ obtient ses meilleurs scores dans les régions les plus éprouvées par la guerre, à Vukovar ou en Krajina. Les réfugiés chassés de Croatie, de Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo qui survivent dans les conditions les plus précaires en Serbie comptent au rang des victimes de l'illusion néfaste de la «Grande Serbie». Ces populations ont été manipulées par le nationalisme belliqueux de Slobodan Milosevic. Cependant, le Parti radical leur offre le rêve d'une revanche.

Le discours rationnel et proeuropéen des réformateurs avait d'autant moins de prise sur ces populations que la perspective européenne demeure très floue. Le sommet de Thessalonique, en juin 2003, a réaffirmé la «vocation» des pays des «Balkans occidentaux» à rejoindre l'Union européenne. Cependant, aucun calendrier n'a été fixé. Comment, dans ces conditions, mobiliser la population et l'appeler à de nouveaux sacrifices pour se rapprocher des normes européennes? En Croatie, le nouveau premier ministre, Ivo Sanader, dispose cependant d'un objectif clair: rattraper le train européen de 2007, qui devrait voir l'intégration de la Bulgarie et de la Roumanie ou, à tout le moins, pouvoir rejoindre l'Union quelques années plus tard, sans attendre les autres pays de ces «Balkans occidentaux» dont la Croatie veut se démarquer.

Ivo Sanader est bien conscient de l'enjeu, et connaît le prix à payer, à commencer par une meilleure coopération avec le TPI de La Haye. Paradoxalement, il aura peut-être moins de peine à arrêter et à remettre les fugitifs croates, à commencer par le général Ante Gotovina, que l'ancien premier ministre social-démocrate Ivica Racan. Nul ne saurait en effet soupçonner Ivo Sanader d'être un traître à la patrie et un mauvais Croate. Une lourde tâche l'attend cependant pour démontrer que le HDZ est bien devenu la formation conservatrice, démocratique et proeuropéenne qu'il prétend être. La vieille garde, qui n'a rien appris et rien oublié durant la brève cure d'opposition du HDZ, demeure toujours puissante dans le parti. Le «nouveau» HDZ prétend notamment qu'il a coupé les ponts avec le «parti frère» de Bosnie-Herzégovine. Les nationalistes croates de ce pays ont cependant été plébiscités par les électeurs lors des élections d'octobre 2002, et le HDZ dirige de nouveau la Bosnie, aux côtés des nationalistes musulmans du SDA et des nationalistes serbes du SDS. Ces trois partis étaient déjà au pouvoir, ensemble, durant la brève période qui a séparé les premières élections multipartites, fin 1990, du début de la guerre, en avril 1992.

Depuis le début de l'éclatement de l'ancienne Yougoslavie, il y a plus de dix ans, la politique de la communauté internationale a toujours reposé sur deux principes inavoués: séparer les problèmes les uns des autres, et favoriser des solutions provisoires, en supposant que le temps, magiquement, imposerait des règlements plus satisfaisants. Cette méthode se révèle contre-productive. Près de cinq ans après les bombardements de l'OTAN du printemps 1999, le Kosovo reste ainsi l'abcès de fixation de toutes les tensions balkaniques. La cote mal taillée de la résolution 1244 des Nations unies – qui prévoyait un Kosovo sous administration provisoire des Nations unies, mais dans le cadre du respect de l'intégrité territoriale de la Yougoslavie – est inacceptable pour les Serbes aussi bien que pour les Albanais. Le temps, de surcroît, n'a rien fait à l'affaire. Le Kosovo s'enfonce dans un sous-développement chronique, ne survivant que par les donations internationales. Les Albanais trouvent sans cesse plus pesante la tutelle internationale, tandis que les 80 000 Serbes restés au Kosovo vivent toujours dans des enclaves entourées de fils de fer barbelés et qu'aucun des 200 000 déplacés chassés depuis juin 1999 n'a pu revenir dans le territoire. Les calendriers européen et américain prévoient un règlement définitif du statut du Kosovo en 2005. Les positions serbe et albanaise sont pourtant parfaitement inconciliables. Les Albanais ne veulent entendre parler que d'indépendance, ce qui est inacceptable pour les Serbes. A Belgrade, certaines voix murmurent cependant que la partition du Kosovo pourrait représenter un bon compromis. Les Albanais rejettent catégoriquement cette option, et un éventuel plan de partage pourrait remettre le feu aux poudres.

En attendant, l'extrême droite nationaliste serbe a su capter les voix des Serbes chassés du Kosovo, tandis que les courants politiques albanais radicaux prospèrent en dénonçant de plus en plus ouvertement le «régime colonial» des Nations unies. La communauté internationale croit cependant disposer d'un appât susceptible d'amener la Serbie à accepter d'importants compromis sur le Kosovo: la Republika Srpska de Bosnie, cette «entité» reconnue par les accords de paix de Dayton.

Laisser entrouverte la possibilité d'un rattachement de la Republika Srpska à la Serbie est pourtant un encouragement direct aux nationalistes du SDS. Et cette hypothèse est particulièrement attrayante pour les nationalistes croates d'Herzégovine, qui ragent toujours de n'avoir pas obtenu, à Dayton, la reconnaissance de leur «entité» spécifique. Depuis un an, l'Europe est en train de se voir confier de nouvelles responsabilités de sécurité en Macédoine et en Bosnie, au fur et à mesure du désengagement des Etats-Unis et de l'OTAN. Dans le même temps, elle n'est pas capable de proposer un objectif politique mobilisateur, concret et tangible aux populations des Balkans, qui semblent donc condamnées à une interminable attente. Les conflits latents, les problèmes non réglés font pourtant le jeu des démagogues nationalistes de tous les camps, ainsi que des réseaux criminels dont le poids pèse toujours plus lourdement sur les sociétés balkaniques. Peut-on cependant imaginer que les nationalistes arrogants qui battent de nouveau le haut du pavé, à Zagreb comme à Belgrade ou à Sarajevo, pourraient faire basculer les Balkans dans de nouveaux conflits? Les plus optimistes ne trouvent matière à se rassurer qu'en évoquant l'épuisement des populations, lasses de dix années de guerre. Cependant, aucun projet nouveau ne vient émerger des sociétés civiles, des courageux partisans du dialogue qui demeurent tout aussi isolés en 2004 qu'il y a dix ans. Et la «communauté internationale» semble bien en peine de proposer une stratégie globale pour répondre aux attentes des peuples des Balkans.

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