Nouvelles frontières

L’Europe qui protège… quoi au juste?

Emmanuel Macron s’est fait le champion de l’Europe qui protège. Il n’est pas le premier, mais il a le bénéfice de son élection surprise pour aller de l’avant. Notre chroniqueur Frédéric Koller revient sur ses résultats au Sommet européen

De quoi l’Europe doit-elle au juste nous protéger? D’une guerre, des terroristes, des effets de la globalisation, des invasions barbares ou des nuées de criquets? Emmanuel Macron s’est fait élire sur cette promesse d’une Europe protectrice. Cette Europe-là peut encore faire rêver aujourd’hui. L’idée n’est pas originale – la plupart des dirigeants du continent en parlent depuis la crise financière de 2008 – mais le président des Français a le mérite de la reformuler avec une certaine force de conviction.

Cette protection peut se résumer à un double objectif: il y a la défense d’un territoire, d’une frontière, donc d’une identité; et la défense de l’activité économique, de l’emploi, donc de la cohésion sociale. L’Europe défend ses valeurs, ajoute Emmanuel Macron après avoir accordé son violon avec celui d’Angela Merkel, la chancelière allemande. Son Europe est libérale et ouverte, exigeante sur l’immigration et opposée au protectionnisme. Le protectionnisme, c’est le retour au nationalisme. La protection de l’Europe, c’est l’affirmation d’une solidarité. Nuance.

La Chine dans le viseur

Pour son premier sommet européen, Emmanuel Macron voulait donc marquer le coup. Y est-il parvenu? Partiellement. Les Vingt-Huit se sont engagés jeudi à soutenir un plan franco-allemand de défense européenne qui sera signé dans trois mois. On parle de capacité militaire mieux coordonnée, de sécurité. Le Français a conclu à un pas «historique». Il est trop tôt pour l’affirmer. Mais cette protection-là va sans doute se muscler grâce à la démission des Britanniques, qui en étaient jusque-là le principal frein.

Sur un second point, Emmanuel Macron a été tenu en échec. Que voulait-il? Freiner les velléités chinoises d’achat du savoir-faire européen. Comment? En renforçant les règles européennes du commerce contre le dumping. De quoi parle-t-on? De la razzia de groupes d’Etat chinois sur des entreprises stratégiques ou des secteurs entiers d’activité économique. Du protectionnisme? Non, répond Macron. Il s’agit de ne plus se montrer naïf à l’heure d’une mondialisation trahie par Donald Trump et dont il faut se méfier des faux amis, Chine en tête. Libérale hors de ses frontières, Pékin continue de verrouiller son économie. Conclusion: l’Europe restera ouverte aux investisseurs venus de pays qui appliquent les mêmes règles sur leur marché.

Athènes préfère s’attirer les faveurs de Pékin plutôt que s’associer à Bruxelles

Emmanuel Macron a raison. Il est invraisemblable que les dirigeants européens – cela vaut plus encore pour la Suisse – ne réalisent pas le risque de pillage intellectuel de la part d’un Etat à parti unique qui n’a jamais laissé aucune entreprise étrangère, encore moins une entreprise publique, prendre possession de l’un de ses fleurons industriels. Cette initiative – celle d’une Europe qui protège l’emploi – a pour l’heure été écartée à Bruxelles.

La Grèce au secours de Pékin

Cette Europe protectrice a deux ennemis: les tenants d’un libéralisme économique orthodoxe, essentiellement au nord du continent. Ceux-là, abandonnés par Londres, sont prêts à discuter. Mais il y a surtout les pays devenus dépendants des investissements chinois: les pays de l’Est, le Portugal et la Grèce. Ces derniers seront plus difficiles à convaincre. D’un côté ils en redemandent de la part de Pékin, de l’autre ils ont les mains liées: le port du Pirée n’est-il pas désormais contrôlé par un groupe d’Etat chinois?

C’est ainsi que la Grèce a bloqué en début de semaine un texte de l’Union européenne critiquant la Chine au Conseil des droits de l’homme. Une première. Athènes a préféré s’attirer les faveurs de Pékin plutôt que s’associer à Bruxelles. En l’occurrence, c’est l’Europe protectrice de valeurs qui a été sabordée.

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