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Le 16 octobre 2017, la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia était assassinée alors qu’elle enquêtait sur la corruption au plus haut niveau de l’Etat dans l’île. Rassemblement à sa mémoire à l’église Saint-François. La Vallette, 16 avril 2018.
© Matthew Mirabelli

Opinion

L’Europe doit protéger les journalistes

OPINION. Depuis 1992, plus de 150 journalistes ont été tués en Europe, soit un tous les deux mois. Ils tentaient de mettre en lumière les sombres recoins où convergent corruption, criminalité et politique, explique la commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe Dunja Mijatovic

Les meurtres des journalistes d’investigation Daphne Caruana Galizia et Jan Kuciak nous rappellent de façon tragique que l’Europe reste une région dangereuse pour les journalistes. La réaction des Etats européens façonnera non seulement l’avenir de la presse mais aussi celui de nos démocraties.

Au cours des douoze derniers mois, 6 journalistes ont été assassinés, la moitié dans l’UE. Depuis 1992, plus de 150 journalistes ont été tués en Europe, soit un tous les deux mois. La plupart d’entre eux tentaient de mettre en lumière les sombres recoins où convergent corruption, criminalité et politique. Alors qu’un grand nombre avait sollicité une protection policière, les autorités étatiques n’avaient pas donné suite à ces demandes.

Lire aussi: RSF s’inquiète de la haine croissante envers le journalisme

D’autres menaces pernicieuses sapent aussi les libertés et la sécurité des journalistes en Europe. D’après un rapport récent, 220 journalistes ont été détenus ou arrêtés en 2017 et plus de 1000 cas de restrictions de la liberté de la presse ont été recensés, souvent du fait d’agents de l’Etat. Depuis 2015, le Conseil de l’Europe a reçu plus de 160 alertes concernant des agressions et des actes de harcèlement ou d’intimidation contre des journalistes et une étude de 2017 montre que de nombreux journalistes s’autocensurent pour éviter les problèmes.

Impunité pour les meurtriers de journalistes

Cette atmosphère délétère empoisonne la démocratie. Au-delà de chaque cas individuel, les attaques contre les journalistes concernent la société tout entière. C’est pourquoi la liberté de la presse est un droit de l’homme bien établi. Comme l’a souligné la Cour européenne des droits de l’homme dans plusieurs arrêts, les Etats ont l’obligation de respecter ce droit, de protéger la vie des journalistes et de punir les coupables des assassinats. Malheureusement, ils ne s’acquittent que trop rarement de ces obligations.

Prenons les enquêtes sur les crimes visant des journalistes. Elles s’éternisent souvent pendant des années. Bien que ceux qui ont commis l’acte soient parfois traduits en justice, ceux qui l’ont commandité sont rarement punis. Cela inflige une douleur supplémentaire aux journalistes et à leur famille et nourrit un sentiment d’impunité qui est propice à de nouvelles attaques contre les médias.

220 journalistes ont été détenus ou arrêtés en 2017 et plus de 1000 cas de restrictions de la liberté de la presse ont été recensés, souvent du fait d’agents de l’Etat

Si les Etats ont à cœur de défendre la démocratie et l’Etat de droit, ils doivent mettre plus sérieusement en œuvre les normes relatives aux droits de l’homme qu’ils ont édictées pour garantir la sécurité des journalistes et des autres acteurs du paysage médiatique. Un point de départ est la recommandation que les 47 Etats membres du Conseil de l’Europe ont adoptée en 2016. Ce texte prévoit des mesures concrètes afin de protéger la vie des journalistes et de mettre fin à l’impunité des crimes dont ils sont victimes.

Trois mesures de protection

Je vois notamment trois mesures que les Etats doivent prendre à court terme.

La première est de protéger. Les forces de l’ordre ne doivent pas faire fi des menaces contre les journalistes ni négliger leurs demandes de protection. Pour ce faire, il serait utile d’accroître la coopération avec les pays qui ont une expertise dans ce domaine, ainsi qu’avec les organismes internationaux, les organisations de journalistes et les observatoires indépendants.

La deuxième est de mettre fin à l’impunité. Les policiers et les juges doivent pouvoir enquêter sur toutes les violences commises contre des journalistes, y compris celles qui impliquent des agents de l’Etat, et de poursuivre leurs auteurs. La police doit être bien entraînée et efficace et le pouvoir judiciaire véritablement indépendant et à même de poursuivre les plus hauts représentants de l’Etat le cas échéant.

La troisième consiste à améliorer la législation. Le législateur doit adopter des lois qui protègent les journalistes. Cela signifie aussi décriminaliser la diffamation et prévoir des peines pour ceux qui instrumentalisent les poursuites pour diffamation dans le but de faire taire les journalistes. Il est aussi impératif que les lois réprimant la désinformation, le terrorisme ou les questions de sécurité évitent de limiter les libertés et la sécurité des journalistes.

Pas le fruit du hasard

Ces mesures sont à notre portée, à la condition qu’il existe une volonté politique. C’est là que se situe tout le problème. Au mieux, de nombreux politiques restent indifférents aux menaces qui ciblent les journalistes. Dans les pires cas, ils incitent à la violence et instillent la méfiance à l’égard de la presse. Cette attitude hostile doit changer: les politiques doivent protéger la liberté de la presse, non la piétiner.

Les meurtres de Daphne Caruana Galizia, de Jan Kuciak et de nombreux autres journalistes ne sont pas le fruit du hasard, ils sont imputables aux déficiences structurelles des institutions étatiques dont la mission même était de les protéger. Cette situation représente un danger pour les journalistes tout autant que pour la démocratie. Il est grand temps que les Etats le reconnaissent et garantissent la sécurité des journalistes et des autres acteurs des médias.

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© Gabioud Simon (gam)